samedi 4 octobre 2008

Amerigo Vespucci




Le matin, tout s’est proprement mis pour mon retour. Sorti de la maison à Reggio à 8h 15, monté sur le bateau bondé à 8 :45, départ retardé par l’affluence de ceux et celles qui ont laissé le paquebot impérial à Messine. Traversée simplement magnifique, arrivée sous une lumière divine et à peine pénétré la gare centrale, le train attendait de partir, premier arrêt, Ali Terme… arrivée à 9 :45… comme une mécanique bien huilée, tout s’est mis pour servir mon retour.

Les olives ont fini de laisser s’échapper leurs humeurs amères dans l’eau salée.

Chez mon parrain, on brûle un vieux chêne aux branches trop basses, quelques figuiers de barbarie dégringolés, affaissés dans la terre grise rocailleuse. Quelques gouttes tombent du ciel. Il semble bien que le voyage vers la terre de mon père soit compromis. Ce n’est pas une pluie timide qui va retenir ma course. Je décide de monter au village, je laisse la voiture et je m’engage sous les quelques conseils vagues sur le chemin qui mène à Santa Nicola. Le ciel semble se dégager, quelques cumulus s’entassent bien sur l’Ionienne mais si loin que c’est la paix dans le ventre que je regarde leurs volutes.

La dernière fois que je suis allé sur cette terre de mes ancêtres, je devais avoir seize ou dix-sept ans. J’étais avec mon père et ma famille et nous montions là-haut pour cueillir l’origan. D’autres souvenirs m’y ramènent pour la cueillette du fenouil sauvage au printemps. Je revois le promontoire sur le bord de la route, cette maison en ruine, ces fondations en carré, le chemin sinueux ombragé de châtaigniers majestueux. Je vois l’origan sauvage en bouquet brunis et je respire encore l’air frais qui ouvre sur la mer et sur les Calabres lointaines. De là, on voit le viaduc de l’autoroute à proximité duquel nous vivons nos étés. De là, on peut voir la pointe enneigée de l’Etna et sortir comme un garde zélé du rang des caps, celui de Sant’Alessio flanqué de son château. C’est de loin, le plus bel endroit de la côte. Comme j’ai rêvé d’y habiter.

Trop d’inquiétude, de très nombreux appels aussi. Etrange énergie que celui de mon frère alors que j’étais là les pieds dans les écosses vertes des noix et les yeux plongés dans des kilomètres de mer plane. Mon frère est habité par l’énergie de la discorde… cela ne fait aucun doute. Moi, je veux qu’il soit en paix et je l’invite à me rejoindre. Ce n’est pas la raison de son appel.

Alors que je cueille quelques branches d’origan sur le flanc effrité du chemin, il passe une voiture blanche improbable et à son bord, un jeune homme et son enfant. Il sait qui je suis. Il ressemble à l’image que j’ai de mon père dans sa jeunesse… Il m’invite à lui rendre visite. Il habite à la source. Il émane de lui une présence forte, un intérêt et une méfiance tout à la fois, une surprise contenue qui se mue en partage immanent, quelque chose comme la sicilitude décrite par ce grand écrivain sicilien dont je ne me rappelle pas le nom.

A ce propos, je voudrais lire Horcynus Orca, le troisième roman si je ne me trompe d’un auteur né à Ali’ ; Stefano D’Arrigo. Une curiosité nouvelle s’empare de moi.

Le retour est plongé dans les ombres de cette fin d’après-midi. Le soleil a glissé derrière le Mont Scuderi et parfois gratifie le flanc habité d’une belle lumière qui aura disparu quand nous rejoindrons le village à notre tour. Sur la route ondulante, dans cette terre cendreuse, je vois les traces de la Fiat Uno impétueuse de Pietro. Ses pneus ont laissé un sillage frais qu’il m’est rassurant de suivre.

Ma cousine n’est pas à la maison, elle est au marché hebdomadaire au village d’en bas. Les noix ramassées à la faveur du chemin ne valent pas celles de mon parrain, écossées, débarrassées de leur chaire verte qui pénètre les mains d’une substance jaunâtre indélébile. L’air est gris. La place du village est parsemée de quelques hommes qui calculent notre trajectoire avec précision comme le font les chasseurs pour leur proie. Il me vient de faire quelques écarts brusques pour tromper l’ennemi. Il y a quelque chose de douteux devant les portes en bronze de cette église cathédralesque.

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