jeudi 9 octobre 2008

La Curia


Max Mara présente dans sa collection d’hiver une redingote grise qui plait à ma sœur. Peut-être à Reggio ont-ils sa taille ?

Cette fois le train de 17 :36 est arrivé en gare d’Ali Terme à temps. Il doit entrer en gare de Messina Centrale à 18 :00 sans s’arrêter. Il va pourtant rester immobilisé un petit moment dans la gare en devenir de Contesse et une nouvelle fois à quelques mètres des quais de sa gare de destination pour la plus grande frustration exprimée de quelques passagers exaspérés. Le jour s’éteint dans une palette de mauves et de jaunes alanguis où le Cristo Rè règne en maître sur la ville. Son profile s’éloigne dans de gros bouillons blancs au fur et à mesure que je m’approche de l’autre rive. Changement de lieu, changement de décor.

Moins de pêcheurs dans cette rade, moins de fils tendus vers les proies désolantes. Les bassins du port ne sont pas propices aux grosses prises à en juger par la taille des poissons qui gigotent leurs derniers souffles dans des pots de peinture recyclés pour l’occasion. J’imagine le visage des épouses qui doivent préparer ces quelques « fritâdes » pour le repas du soir, avec le sourire en plus.

Cipri et Maresco font leur cinéma dans une langue qui ressemble au pain que l’on a mouillé pour ramasser les derniers jus dans l’assiette. Je ne comprends rien ou à peu près des dialogues épais. Il y a de la sicilitude dans leur travail que je pressens mais qui m’échappe. Je savoure les quelques images, quelques bribes de ce qui m’est adressé et cet homme en caleçon blanc qui éructe contre la mauvaise qualité des acteurs. Même un chien ferait un meilleur travail selon lui. Il y a même quelques insultes bien senties pour le pauvre téléspectateur effaré qui décide de s’en aller.

Le cinéma en face de la Curie, les vieux habits à cent euros, les sensations à moins d’une lire. Messine est une ville féérique. Une vieille voiture passe et à son bord deux jeunes gars à moitié nus qui se penchent aux fenêtres et sifflent tout ce qui porte jupe et jupon. Il y a de la chaleur dans l’air, une chaleur portuaire que n’apaise pas la présence des paquebots de grande ligne qui font descendre sur les quais quelques figures nordiques égarées en ces lieux.

Dans le train du retour, celui que je n’aime pas, sur le siège d’en face, un jeune marin endormi abandonne son cou aux mouvements de la marche. Il a le nez aquilin et la peau impeccable de celui qui est nourri d’amour maternel. Il semble en paix avec le monde, il en a même l’assurance. Il ressemble à un projet de sculpture. De lui se dégage la simplicité de la vie. Je reconnais quelque chose qui me touche profondément dans mes contemporains méridionaux. De l’autre côté, une dame en rose vif se cramponne à un sac transparent orné de fleurs délicates posé sur l’appui de fenêtre et à travers lequel je vois défiler le paysage un peu brutal et crasseux. Les siciliens ont la parade pour embellir. Elle parle à sa fille et sont heureuses de rentrer après une journée esquintante. Elles ont abandonné devant moi un autre sac, celui-là fatigué qui annonce un boxeur dans la ville phocéenne. Moi, c’est celui qui traduit en fioritures la brutalité quotidienne qui me fascine. Derrière, quelques hommes font de grands projets pour la Sicile, des fronts de mer, des promenades et des grands travaux qui finissent dans la désolation d’un constat de banqueroute. C’est toujours la même conclusion soupirée : il n’y a pas d’argent en Sicile… Pas d’argent et pas de futur. Où sont les jeunes ? Sans doute est-il temps pour eux d’avoir leur mot à dire...

Un platane majestueux étend ses branches pâlissantes vers les caténaires qui abrite tous les oiseaux de la région. Ils sont des centaines à piailler avant de s’envoler en groupes étourdis pour décrire un arc hystérique avant de replonger vers le même arbre. Je m’arrête un instant pour les observer. Le jour se referme et dans l’axe des pilastres de l’autoroute, le soleil projette ses dernières ombres. Dans un instant, un gris chargé de rose et d’orange glissera des façades et finira de lécher ce qui reste debout.

Dans un instant, une salade faite de tomates, de concombre, de fenouil, d’oignons rouges et d’origan sauvage fera l’unanimité.

« Ma sapete pichi seti cha ? », m’accompagne dans la nuit.

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