samedi 4 octobre 2008

Lo Stretto del Cielo


Le matin est glorieux. Il invite. La cime fait entendre son doux chant. Mieux préparés que la veille, avec la ferme intention de voir au-delà, d’un pas pressé, en une heure nourrie de petits pains frais et de biscuits riches en fibres, nous atteignons le sommet, main dans la main, au sens littéral au grand étonnement farouche d’un troupeau de moutons (dont je découvre qu’ils ont une longue queue) et sous le regard amusé et faignant l’indifférence de Pegasus flanquée de son poulain. De larges nuées sont soufflées au dessus de nos têtes avec vigueur mais le sommet ne va pas pouvoir contenir plus longtemps leurs ardeurs. Nous sommes arrivés à temps. Le sommet nous offre une vue spectaculaire de toute la pointe Nord-Est de la Sicile, des Péloritaines cachotières qui lovent en leurs vals quelques villages et autres ruines mystérieuses. Elles sont striées de chemins qui courent le long des crêtes douces avant de disparaître. Il me vient de rêver de devenir un garde-forestier. Je me vois bien au volant de ma Defender vert olive sillonnant ces chemins déserts, mangeant à la table des cultivateurs aux facies dignes de Padre,Padrino, partageant le vin acerbe tiré à force des bras épais de quelques fermiers accueillants. A ce moment précis, arrive celle de celui qui vient nourrir ses vaches alpestres.

Il nous semble que la descente est plus longue. Ceci ne nous échappe pas. Ce matin, j’avais décidé que ma journée serait faite de deux moments si forts que je m’endormirai avec la nette impression d’avoir vécu deux jours pour le prix d’un. J’ai réussi.

L’après-midi finissante, je monte dans un train qui doit me mener sans escale à Messine. Le train n’arrive pas, quelques hommes en bleu dont une femme s’affairent devant une chambre technique barrée d’un panneau indiquant une somme astronomique pour qui pénètre là sans autorisation et qui est si câblée que je me trouve comme dans l’envers du décor du monde. Une vision proprement matrixéenne. Mon train arrive sur la mauvaise voie. Les câbles et les cheminots préoccupés ne parviennent pas à me rassurer.

En un éclair pourtant, je vais me retrouver dans le palais moka de la gare centrale de Messine et passant par-delà la fontaine fatiguée, je me dirige d’un pas peu frais vers la colline et ses monuments glorieux en empruntant la très étrange via Primo Settembre. Elle passe dans le dos de la douane en contre-allée des quais animés et d’un coup, traverse le cœur de la ville pour se perdre au pied de la grande galerie vers les sentiers qui mènent au Mont de Piété. D’autres sommets. Chaque escalier est une torture. C’est pourtant sur les marches de ceux qui mène à la Madre, mère de tous ses fils que des bandes auto réfléchissantes ouvrent le champ de Samuel Beckett et de cet architecte inspiré qui vient d’Argentine relever les esprits à l’étroit ici. Il a même pensé à l’essaim de moustiques trop heureux de voir autant de monde à cette heure propice. Tant de chair à sucer… et la mienne aussi que je défends chèrement, s’il en est. Je suis très vite happé par celui que j’avais appelé falso bello la première fois où je l’ai vu et qui est devenu dans la bouche des autres, j’ai honte, je l’avoue : il finto bello, ce qui est tout aussi peu flatteur. Il faut filmer la représentation. Cela m’incombe d’un seul coup. Tout le travail consiste à démontrer par le biais d’une allégorie bien sentie que l’espace de la représentation (rappresentazione) est bien plus large que celui de la perception. Dans ce carré improbable où toutes les diagonales sont des chemins qui peuvent réunir, les quatre protagonistes ne se rencontrent jamais. Les lignes, au lieu de les forcer à se heurter, à occuper le même espace les éloignent. Comment aller vers l’autre et s’en éloigner tout en même temps. Je suis sans doute trop fatigué pour comprendre cela. De là et de ça j’entends que l’on s’adresse en salamalecs à un professore, j’entends aussi un homme aux airs académiques, lunettes germaines et chaussures anglaises…

Je suis mort de fatigue. Ceux qui devaient aussi filmer la représentation arrivent avec une heure de retard… Nous sommes en Sicile. Personne ne s’en étonne, nul ne s’en offusque, c’est l’heure méridionale. Moi, je suis coincé une nouvelle fois derrière la camera du faux beau qui caresse une cloche chinoise avec forces manières dans son blazer bleu à boutons dorés sous le pas cadencé et légèrement réinventé des quatre ombres blanches encapuchonnées. J’imagine le Padre de l’église de la Madre se demander quel rite satanique est en train de se jouer sur les escaliers qui mènent à sa sainteté.
On peut enfin s’en aller. On empaquète les instruments et on marche vers le port. Il se fait tard, je ne suis plus si sûr d’avoir faim. Le traghetto est tard et la billetterie est fermée. Nous montons à bord et prenons d’assaut le bar. Je mange une de ces sacrosaintes et indispensables arrancini et plonge mon regard rassasié vers les lumières de Villa. Là, tout en haut de la colline, une voiture nous attend qui nous mène vers Reggio di Calabria où je m’effondre sans manière quelques instants plus tard sur les ressorts conscients d’un matelas qui n’a que faire du double jour que j’achève ainsi.

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