vendredi 24 octobre 2008

La mattina promettente


Jamais je ne suis allé à Catania dans mon enfance. Mon père la réputait dangereuse, fangeuse et mal famée et pour appuyer son procès, il se servait de quelques récits malheureux de vols à la tire, de larcins divers qui laissaient planer sur cette ville un voile d’interdit qui a suffit à m’en écarter pendant une grande partie de ma vie et qui d’une certaine manière avait planté en moi un a priori solide la laissant dans les eaux boueuses de ma mésestime et surtout en dehors de ma route.

Il suffit de la conviction atterrée d’un ami catanais pour que je me déplace dans cette ville et quelques minutes de déambulation proprement ébahie dans la vieille ville pour écarter mes dernières appréhensions souveraines. Je venais de découvrir une ville formellement magique, vivante et qui m’a laissé une impression à la mesure du temps que j’avais mis à la repousser mais surtout le désir irrépressible de combler ce temps gâché dans l’ombre de mon ignorance.

J’aime sans réserve ces palais sévères aux façades sombres traversés de lignes claires dans lesquelles il faut débusquer une infinité de détails raffinés. J’aime cette pierre de lave grise, chaude, lustrée par les temps et sur lequel chaque pas semble s’inscrire dans l’histoire. J’aime le bruit incessant qui l’anime, j’aime ses axes spectaculaires où vers le mont on s’attend à voir le soleil trôner dans l’arche de la Porta Garibaldi comme il se lève, à l’aube dans l’axe précis de la via V. Emanuelle II sur l’Ionienne. Sur les marches épaisses de la cathédrale, ceux qui s’arrêtent pour perdre leur regard dans les perspectives, dans la pierre obscure du « liotru » écrasé par un obélisque égyptien lui-même surmonté des attributs de Sant’Agata, la patronne de la ville, ceux-là commencent à rêver.

J’aime le vieux port et ses gars immaculés qui glissent sur ses flots dans le demi-silence de leurs avirons. J’aime voir les paquebots grotesques passer au bout de la jetée sous l’indifférence totale de quelques pêcheurs qui jettent la ligne à l’un ou l’autre poisson égaré au milieu des déchets de toute une ville. J’aime le chaos effréné qui règne sous la bienveillance versatile et capricieuse du volcan. Ici, le désastre est entré dans les mœurs, il est imminent.

J’aime ces beaux étudiants qui aux abords de cette cathédrale inachevée vaquent entre les cours avant de rentrer dans le monastère désormais livré à l’université. Je repense à mes années d’études qui n’étaient qu’épreuves et désagrément parmi des condisciples chez qui je ne reconnaissais rien qui me touche. Je me rappelle juste la régularité des examens, la sévérité du cursus, celle aussi des chargés de cours, mon ennui aussi au contact des autres. Je n’ai rien retenu de ravi ou de solaire de ces années et ce n’est pas le bal annuel en accoutrement viennois d’un autre âge ni l’intervention dispendieuse d’un animateur télévisé pour l’élection d’une miss blonde aux yeux surlignés, encore moins les places VIP à prix d’or pour distinguer la plèbe des élites qui vont me réconcilier avec cette jeunesse vacante. L’université, ce n’est pas à Bruxelles que je l’ai trouvée. Sans doute est-ce moi qui, ennuyé du droit romain et des sciences politiques dans un français plébiscité, laissait voguer mon esprit sur les pentes douces du bordelais au milieu des arômes de pourriture noble ?

Ici, je vois les étudiants aux visages frais enfourcher leur vespa, se saluer en accolades chaleureuses et affables. Ici, je ne vois pas les manières qu’on se donne pour laisser entendre à l’autre ses origines et les égards qu’elles prétendent. Ici, il y a du possible qui n’est pas simplement hérité, répété, régurgité mais un possible inventé par la vigueur de l’être, par le rêve et la magie qu’il enfante.

Au milieu de ces visages, il y a cette jeune femme. Je ne la vois que de profil duquel se dégage quelque chose qui éclaire le reste de son corps et chacun de ses mouvements, quelque chose comme une grâce spontanée. Elle s’appelle Eva, son nom est crié avec félicité de la fenêtre d’une voiture pistache. Près d’elle, tout près, un jeune homme béni est assis.

J’aime aussi cette place ovale où les palais ventrus se reculent pour laisser admirer le spectacle baroque, celui de cette jeune femme, sans doute aussi.

Sur la route du port, les carabinieri se sont mis en quête. Ils arrêtent quelques voitures et laissent passer les motocyclistes sans casque, les camions surchargés qui ignorent la douane. Entre les voitures sauvagement garées sur les trottoirs, je me faufile et aperçois cet appartement au deuxième étage d’un immeuble en série. C’est le seul qui est paré de nouveaux volets. Il m’appelle dans le vacarme de la via Cristoforo Colombo et la précarité du quartier, je l’imagine spacieux. J’imagine aussi la vue sur le port et au-delà sur l’Ionienne. Ce lieu, je l’habite déjà en songes.

De retour sur la platea magna, j’ai l’espoir de trouver au bout de la via Garibaldi le ponente mais ce sont des yeux bleu gris qui me retiennent sur les marches de la cathédrale. Des yeux denses relevés de cils longs et abondants et cerclés de sourcils épais qui semblent mesurer chaque recoin de la place et surtout sonder la profondeur de la perspective laissée par la voie ouverte à l’Ouest. C’est un dessinateur qui s’exerce à la lumière dissipée du crépuscule et aux formes austères de la rénovation ottocentesche qui marque tout ce qui se voit ou à peu près dans ce lieu central de la cité. C’est aussi un photographe, je l’apprendrai plus tard après qu’il m’autorise à la photographier. Celui-là même qui regarde la ville comme si en l’observant je pouvais me figurer ce que voyaient ses yeux prodigieux.

Puis, l’obscurité venant, il faut traverser les jardins Pacini dits ici, le jardin des fainéants, contourner les décapités, les chiens galeux et éviter les bancs investis de figures aux airs boucaniers dans une lumière glauque avant de se frotter à nouveau à l’impérieuse folie de la voie qui nous ramène à la voiture.

La route qui mène au village de mon père est saturée d’images qui se bousculent.

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