dimanche 9 novembre 2008

Per fragile che posso apparire

6 novembre 2008, jeudi, Ali Terme,

Cette dernière semaine ne m’a pas appartenue. Elle a servi aux autres et leur sert encore, il me semble. Comme si ce qui se passe ici devait finir par m’échapper, glisser de mes mains pour aller finir dans d’autres.

Il y a des lieux qui me reçoivent toujours avec cette joie intacte et puis, il y en a d’autres qui s’épuisent et qui ne reviennent que chaque fois plus défaits, dissipés. Il a régné une atmosphère étrange à Catania, quelque chose qui se traduit dans les yeux de ses habitants et qui s’étend aux pays attenants jusque dans la petite bourgade où je demeure. En marchant, j’ai reconnu quelque chose qui ressemble aux « cane » (chiens) de Cipri et Maresco, quelque chose qui s’apparente à une horde de loups gris qui fatigués, affamés, sortent de l’ombre pour envahir les lieux de lumière. Il y a soudain quelque chose d’étrange sur cette île qui passe par le regard de ses habitants et c’est dans le cœur que je ressens son imminence, sa présence. Il faut dire que les cieux gris plombés, la mer agitée, le brouillard épais absorbant irrémédiablement le reste du monde à moins de cinq mètres, les mouches voraces, les sourdes fulminations lancées comme des javelots depuis le ciel et qui traversent les nuits obscures de leur lumière aveuglante ajoutent à cette sensation, même la voix du poissonnier ambulant qui revient en écho sec ressemble à une exhortation à la haine, à une invitation à faire la guerre. Les murs se taisent mais sur leur surface pentue et tourmentée coule lentement une bile presque asséchée par le soleil glorieux d’hier et qui en renaissant fait glisser le paysage urbain dans une maussaderie nouvelle.




Toute cette grisaille est pourtant gorgée de vie. Ici rien n’est vraiment mort, rien n’a cette vacuité de ce qui est enfin remis dans l’ordre, étourdi de sens et de signifiants, vidé de sa substance au profit de la catégorie, vidangé, nettoyé de son risque. Ici, la vie ne se laisse pas traduire en mots stériles et rassurants qui grossissent les bibliothèques de la moralité et du bon droit. Ici, le monde échappe à la perspicacité acute des bons pères de famille, à sa mièvre et inféconde caricature. Ici, tout n’a pas encore cédé aux velléités liberticides de la norme et de son bras armé, la bureaucratie. Ici, la loi, c’est encore parfois les hommes de bien qui la content autour d’une table bien remplie de différences et de sagesses.

Ici, pourtant, c’est aussi le lieu où les brigands font meilleure figure que les brigades mobiles, où son voisin bienveillant et allergique aux capuchons et aux travaux dans la pénombre vous envoie les carabiniers… Ici, c’est aussi le lieu où l’apparence est plus forte que l’intention et où la violence n’est pas l’apanage de l’ordre.

Ici, c’est le lieu que j’aime. Ici, c’est le lieu que l’on quitte quand de trop de proximité on finit par souffrir et en faire souffrir d’autres moins disposés au voyage.

Ici, c’est le lieu où d’autres lieux de mon enfance et moins lointains me ramènent un goût amer dans la gorge, me traversent d’angoisses. C’est alors l’urgence et l’imminence d’ici qui pacifient mon cœur. Il me suffit pour retrouver ma respiration d’entendre le ressac de cette mer hivernale et celui du passage continu des camions sur le viaduc de l’autoroute remplissant tout le val de sa bruyante rémanence.

Ici, je pense à mille lieux où déposer mes bagages quelque temps. Il y a cette villa palatine entre l’Orientale Siculo et la promenade du village voisin avec ses contreforts et ses quatre façades austères et flanquées de balcons ornés. Il y a cet appartement à Messina sur le flanc des escaliers qui mènent au Monte di Pieta, il y a cet appartement bourgeois avec vue sur le port et dans la douce quiétude de Santa Maria di Pompei, il y a ces petites maisons de pêcheurs dans ces lieux magiques que sont Pace, Paradiso et Contemplazione, il y a ces villas abusives flanquées sur les collines de Santa Sabba, il y a cet appartement fascinant presque déguisé sur la via Cristoforo Colombo à Catania, juste devant le vieux port, il y a la grande terrasse aménagée dans la maison de mon père, il y a cette suite romanesque et utopique au San Domenico à Taormina, à tant d’autres lieux qui m’appellent, ici.

C’est une chose insolite pour moi que de sentir la terre de mon père sous mes pieds. C’est une terre riche et fertile, je ne savais pas à quel point.

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