jeudi 26 mai 2011

Là où les courants me portent

Ce bref récit est celui d’un homme. Il s’agit d’un homme somme toute assez banal. Un homme animé par le désir de faire mieux, et peut-être surtout d’être mieux. Mais comme tous ceux qui allient les deux sont nécessairement d’impétueux rêveurs, il a beau être armé des meilleures intentions, il est aussi un homme qui parle trop et qui, en conséquence, fait assez peu. La vérité est qu’une part de lui est profondément altérable, hautement volatile et, avec une acuité toute particulière, sujette aux aléas et aux circonstances extérieures presque autant que celles qu’il convoque sans le savoir. On lui donnerait le bon Dieu sans confession et cependant, il commet presque par distraction d’irrémissibles pêchers, les pires qu’un homme puisse commettre avec cette manière de ne se rendre compte de rien. Il agit exactement comme un mélange instable, une fragile combinaison de gaz rares qui se désintègre au contact de lazote et de loxygène et qui finit toujours par se dissiper dans une trainée de lumière incandescente, dans un grand pfft… aveuglant qui laisse un nuage de fumée âcre propre à donner la nausée. Après, c’est comme si toutes les particules éparpillées de sa substance ignée se rappelaient leur alliance primale. La matière de laquelle il est fait se souvient et, même vaporisée, semble retrouver son chemin comme si elle avait hérité d’un fragment du code, de la mémoire originelle, le danger ne venant pas de ses qualités explosives mais des forces invisibles et silencieuses qui sont à l’œuvre et qui lui rendent sa vigueur, chaque fois redoublée. Je connais bien ces hommes. Ils flottent au fil de l’eau, portés sans résistance par le cours des choses. Là où ils vont leur convient toujours, ceux qu’ils rencontrent en chemin font invariablement l’affaire. Les lieux qu’ils quittent n’impriment rien dans leur rétine. Ils passent et s’ils s’attardent un peu, c’est que les courants affaiblis ne les portent plus ou qu’ils se sont pris dans un écheveau de racines mortes près d’une berge encombrée. Ils naissent au courant de la plume. Après, ils vont.
Que Dieu nous tienne éloignés des berges…

mercredi 11 mai 2011

...A la nausée

"C'est une pensée solitaire, une condition solitaire, si terrifiante lorsqu'on y pense que nous n'y pensons généralement pas. Alors, nous parlons aux autres, nous leur écrivons, nous leur téléphonons, nous les appelons à de courtes et longues distances par-delà les terres et les mers. Nous leur serrons la main lors des rencontres et des départs, nous nous disputons, nous nous détruisons même, à cause de cet effort toujours quelque peu frustré de briser les barrières pour se rejoindre. Comme le dit un personnage d'une pièce, "nous sommes tous condamnés à une réclusion solitaire à l'intérieur de notre peau".


Tennessee Williams