jeudi 30 juin 2011

Sautés, les plombs!

Ce que j’ai si longtemps pris pour de la malice et de la cruauté chez elles s’avère n’être au fil du temps que la marque d’une profonde inaptitude. Une incapacité viscérale à être en accord avec elles-mêmes. Non par inadéquation ou manque d’alignement à leurs propres valeurs mais parce qu’il n’y a tout simplement rien à l’intérieur d’elles qui puisse servir d’étalon à un quelconque ajustement. Autrement dit, tout se passe comme si leur être était vide ou à peu près. Tout alors s’imprime et se dissipe en suivant le même rythme. Tout leur convient, aussi bien une chose que son contraire.
Ces âmes vacantes sont comme des caisses de résonnance, elles répètent en écho les coups qu’elles prennent. Rien chez elles absorbe ou contient. Rien en elles n’est vraiment fait pour retenir, pas même pour le salut des autres. Ce qui les traverse est simplement amplifié. Elles sont comme des fils, elles conduisent et s’échauffent à mesure qu’elles portent la charge. Elles servent un courant plus vaste qu’elles et dont elles n’ont aucune idée. Ainsi, si au bout d’elles se trouve la chaise, elles porteront également. La destination n’ayant aucune incidence sur leurs transports. 
Rien ne vient réduire l’oscillation arbitraire dont elles suffoquent le monde en crises nerveuses et répétées.
Près d’elles, il me vient de rêver de résistance. Entre elles et moi, j’aurai tendu un fil délicat qui cèderait chaque fois que la charge voisinerait dangereusement les sommets.
Fusible est la vertu qui me manque...  

Mesure de conservation

Si j’avais su qu’il aurait suffit de quelques images pour que s'écrase la légèreté de notre passé, je me serais abstenu. J’aurai renoncé à parler, moi qui parle toujours trop, j’aurai ravalé mon orgueil, j'aurai tout simplement capitulé, reculé devant le déclencheur au lieu d’appuyer et peut-être ainsi aurai-je tenu ma joie intacte.

Crash

Comme les choses auxquelles on tient tant s’abîment et se cassent parfois, les désirs les plus ardents, les plus obstinés finissent eux aussi parfois leur course folle dans le garde-fou d’une autoroute, dans le béton obtus des piliers d’un pont ou la dureté organique d’un châtaigner bordant la nationale. Et comme pour ajouter à cette brutalité, ces choses qui se brisent ne disparaissent pas au moment où elles se rompent. Elles restent là, en morceaux, à la vue de tous, inertes, figées pour toujours dans leur brisure et il faut détourner la tête pour échapper à la violente emprise du spectacle qu’elles offrent. Les choses cassées ne sont pas simplement des choses défaites ou mises en pièces, défoncées par quelques inexplicables vicissitudes du sort. Elles sont plus que la chose elle-même, plus que la chose achevée ou même accomplie. Elles sont la chose dans toute son essence à laquelle s’ajoute notre douleur éparpillée et inconsolable.
Le désir fracassé projette sur des mètres et des mètres des éclats brûlants et minuscules qui viennent se figer dans les chairs là où précisément nul ne peut plus les en extraire.

mardi 28 juin 2011

Lisboa- V



Marins, où qu'ils soient




Obviously untitled



David


Patric


Oporto- II




"de l'air"...




Lisboa- suite




Lisboa- I



Lisboa- II



Lisboa- III



Lisboa- IV



lundi 27 juin 2011

D'imparfaits soulagements

Il ferme toujours les yeux quand il embrasse, comme si d’ouvrir la bouche à cette fin commandait à ses yeux de se clore dans une sorte de mouvement mécanique. Pendant ce temps, elle le regarde. Elle scrute son visage dans ses moindres détails. C’est le seul moment où il lui est permis de le faire car sinon il est si timide qu’elle ne peut s’en approcher d’aussi près sans qu’il la repousse gauchement. Il faut dire qu’elle est fascinée par la texture et le teint de sa peau. Ses joues surtout, à demi envahies par une barbe sombre, ondulée et bien fournie ne cessent de la captiver. Quand il ferme les yeux, elle peut voir ses paupières fines qu’abaisse un rideau épais de cils majestueusement incurvés. Elle est en admiration et bien souvent, quand elle sent qu’il est sur le point d’interrompre leur baiser, elle manifeste une soudaine vigueur dans le but unique de prolonger de quelques secondes l’exploration ébahie de son visage. Comment peut-on avoir doté un homme, rustre au demeurant, de telles parures quand elle, il lui faut user de tant de subterfuges pour amplifier et mettre en valeur les quelques misérables atouts que lui a prodigué mère nature? Elle vit ce fait comme une profonde injustice. Alors, elle le regarde, ne se lasse pas de le contempler comme s’il était une chose à elle, un dédommagement délivré par le sort pour réparer la formidable partialité dont elle est victime. Ainsi par exemple, lorsqu’il dort, allongé sur leur grand lit, elle s’approche sans bruit et avec d’infinies précautions, elle retire le drap qui le couvre. Pour elle, c’est chaque fois un moment d’une extrême excitation. Elle tremble et transpire, elle est étouffée de chaleur au point de suffoquer. On peut même se demander si elle ne prend pas à ce jeu plus de plaisir que pendant l’acte lui-même. Aussi longtemps que le sommeil de son ami le lui permet, elle reste là, assise dans le silence, sur le bord du lit, à admirer ce corps assoupi et presque immobile abandonné à son observation intime. Le mouvement régulier de son torse qui se soulève et puis s’affaisse dans un infime bruissement l’apaise comme le raclement des vagues sur le sable. Elle est aux anges. Elle peut fixer à l’envi les taches à peine plus sombre de ses seins et puis suivre la courbe parfaite de ses hanches, parcourir la fine ligne de poils qui s’évase à mesure qu’elle descend sur son ventre pour atteindre le point culminant de son intérêt, cette chose flasque abandonnée à la moiteur d’un fourré luisant. Parfois, tremblante de désir, elle se prend à vouloir toucher mais elle se retient car elle sait que l’appétit lui vient alors si violement qu’elle le réveillerait par sa brusquerie et qu’ainsi le charme serait rompu.
Il est tellement plus troublant quand il dort…
Quand la tension est à son comble et qu’elle est sur le point de défaillir, elle s’éloigne un peu de leur couche sans le perdre de vue et laisse son esprit vagabonder là où ses doigts brûlants n’ont pas eu le courage d’aller l'instant d'avant. Quand les images fusent et s'amoncèlent en son sein au point d'imploser, c’est invariablement le moment qu’il choisit pour s'éveiller.
  

dimanche 26 juin 2011

Tout s’arrange!

- Alors, c’est vrai ce qu’on me dit. Tu écris ?
- Je ne sais pas qui t’a raconté ça.
- Mais c’est vrai, n’est-ce pas ? Tu peux être honnête avec moi. Tu ne dois pas avoir honte, tu sais. Ce   n’est pas si grave au fond. Tu peux toujours t’arrêter, non ?
- Ce n’est rien, tu sais. Je n’ai pas encore publié.
- Dieu merci !
- Je ne me réjouirais pas si vite si j’étais toi, enfin quoi que…
- Quoi ? Que veux-tu dire ? Tu ne vas me dire que tu…
- Et bien, oui, un texte à moi se trouve à l’instant même dans les mains d’un éditeur très en vue. Bon, ça fait un moment qu’il est là. Un an et demi.
- Ah ? Et tu as reçu une réponse ?
- Non. Enfin si. Un accusé de réception. Une lettre brève qui me disait qu’ils allaient lire le manuscrit et me faire savoir… et qui me demandait d’être patient aussi.
- Bref, après tout ce temps, tu peux oublier… c’est comme s’ils l’avaient refusé maintenant. Ce n’est pas si grave au fond. Tu n’as qu’à leur demander de te le renvoyer par la poste vu qu’ils ne l’ont pas publié. Peut-être qu'ils ne l'ont même pas lu… Tout peut encore s’arranger.
- Ce n’est pas si simple.
- Rien n’est simple avec toi. C’est comme avec tes photographies.
- Que veux-tu dire ?
- Depuis quand n’as-tu pas exposé?
- Cinq ans, ça va faire six ans. Mais qu’est ce que ça change ? A ce stade, je peux bien encore attendre dix ans avant de rouvrir les portes de mon studio.
- En effet mais les gens risquent de t’oublier…
- Tu me fais rire. Les gens, les gens comme tu dis, ils ne me connaissent pas. Ce n’est pas comme si j’étais    Avedon tout de même. Aujourd’hui, tout le monde écrit et photographie. Sur dix personnes que je rencontre, il y en a au moins trois qui ont la passion de la photographie et les autres qui écrivent à leurs heures perdues.
- Et alors ? Ça ne devrait pas te retenir de travailler.
- Tu as raison. Mais j’ai l’impression que tout est dit, tout est montré, et tant et plus. Il n’y a plus d’air dans la photographie. Enfin, j’ai le sentiment d’y étouffer maintenant.
(…)
- C’est pour ça que tu écris ?
- Non, ce n’est pas pour ça.
- Pourquoi alors ?
- Je ne sais pas. Ce n’est pas important pourquoi je fais ceci et pourquoi je ne fais pas cela… Je ne comprends pas cette question : pourquoi ? Quand je vois ce que font ceux qui se la posent, cette question, je suis perplexe. Vraiment perplexe. Mais il semble bien que la perplexité ce soit le déguisement que prend l’intelligence aujourd’hui. Plus c’est intelligent, plus c’est bien, plus ça ressemble à l’art. Un petit coup de pouce et hop!, on y voit que du feu. Les cartons d’invitation fusent… et c’est Good morning California, 
(…)
- Bon, on va faire un tour à la plage. Moi aussi j'ai besoin d'air tout à coup. 
- C'est ça, je vais me préparer. 
- Va, je t'attends. 
Ah, et surtout n'oublie pas d'emmener ton appareil photo. 

samedi 25 juin 2011

Les femmes qui s'écoutent gémir

Quand il arrive le teint mat, les cheveux en boucles épaisses, les yeux clairs emplis de vert et d’ocre, les têtes se tournent. Chair à mari entend-on murmurer dans son sillage. Les bouches se figent dans une grimace. Toujours la même. Des soupirs s’échappent qui évoquent tout le prix qu’elles payent pour avoir choisi trop vite l’homme de leur vie. Il flotte alors derrière lui, pendant un bref moment, ce mélange diffus de brusque amertume, de désir ardent et de leste utopie qui se dissipe dans un nouveau chapelet de soupirs par degrés mourant.
Rêveuses, elles se rappellent alors les premiers jours, les heures durant lesquelles leur cœur s’emballait pour ces petits hommes secs aux fines moustaches et aux fesses rebondies dans leur bleu de travail. Elles pensent à leur cou trop halé qu’elles voyaient éclore d’un col sale et râpé et que ceignait presque toujours une chaine en or aux mailles carrées, énormes. Elles repensent au lourd crucifix qui s’y balançait en rythme, allant à chaque mouvement se déposer délicatement comme un oiseau dans son nid, dans la broussaille épaisse et luisante du creux de leur torse massif, libérant à chaque contact, une âcre bouffée de cette virile touffeur qui les rendaient si folles de désir. Elles repensent à leurs gros doigts épais et à la caresse rêche dont elles étaient gratifiées dans leur chair accueillante. Elles sourient en revoyant ces hommes vigoureux s’effondrer moites et repus de volupté dans leur propre semence, le bras musclé lourdement appuyé contre leur sein pâle. Elles sourient encore en se remémorant la forme racornie que prenait, dans leur sommeil, la rogue fierté de ces hommes si tendus dans leur éveil, et elles soupirent encore.

vendredi 24 juin 2011

Un bref moment sismique (trois)

- Je ne suis pas habitué. Tu dois comprendre, je suis juste curieux, c'est tout.
- Ne te fais pas de souci, je comprends très bien. Je peux très bien m’en aller aussi.
- Non, ne pars pas, reste encore un peu. Je suis plus détendu maintenant.
A la radio passe la chanson Mes hommes de Barbara. Il sourit de toutes ses dents. Il pourrait aussi bien venir de Tunisie ou de Tripoli. Il a dans les yeux l’éclat ambré et fier des fils de Saladin.
- Regarde, dit-il en pointant le ponant, le soleil se couche, partons.
Les eaux stagnantes se teintent d’ombre par degrés et parfois on voit le fil de l’eau se rompre en vagues sinueuses et argentées glissant vers le large. Il marche comme dans la chanson, avec insolence, ... un petit rien dans la hanche.  
En rentrant au village, nous passons devant le mur d’une villa devant laquelle sont plantés des aloès géants. L’un d’eux est en fleur. Une hampe énorme s’élève sur plusieurs mètres du cœur de la plante.
- Cette plante fleurit et puis elle meurt…, dit –il.
Je m’arrête pour regarder. Il reste un instant près de moi et je peux sentir sa peau frémir. 
Puis, sans m’attendre, il continue son chemin.
Il marche comme dans la chanson; lui devant et moi derrière

Un bref moment sismique (deux)

C’est une lettre écrite à la main des deux côtés de la page, accompagnée d’une carte postale prestement acquise juste à côté des escaliers de la Trinité des Monts, dans la maison qui est devenue une sorte de musée dédié à Keats et Shelley. L’écriture est ronde, généreuse, ouverte et les « t » sont tous écrits en majuscule. Elle me prie d’accepter ses hommages et m’assure de ses senTimenTs les meilleurs. Elle m’enjoint surtout de ne pas publier la strophe écrite sur le dos de la carte postale. Dommage. Ses mots clairs résonnant comme une prémonition resteront enclavés dans le secret des brumes qui remplissent les vals de la Saxe, précieusement gardés par les solitudes si chères à Lamartine. On ne le sait qu’après les avoir laissé s’échapper, les âmes se nourrissent de ces moments de rien. La magnitude et l’intensité n’ont, en fin de compte, que très peu à voir avec Richter. 

Un bref moment sismique (un)

Une brève secousse, ferme, lente, précise, puis le calme plat. C’était un peu après minuit. La secousse fut d’une étonnante netteté et fit courir le long de mon échine un tremblement de magnitude au moins équivalente à celle son épicentre, quelque part sur les pentes glabres et drues de Rocca Novara. D’un seul coup, alors que j’étais plongé dans la lecture d’une lettre que j’avais trouvée un peu avant enchâssée dans le heurtoir en bronze de la porte, le lit s’est mis à s’agiter exactement comme si quelqu’un en avait saisi un pied et le secouait brusquement pour en déloger son occupant. Incrédule, j’ai même regardé sous le sommier pour m’assurer qu’un chien ou un autre animal ne s’y était pas glissé durant mon absence. Rien. Je suis resté la lettre à la main, à demi étendu, interloqué, en train de me repasser en boucle les vieilles images racornies et jaunies de la catastrophe de 1908.


Pour celui qui aurait des doutes sur la véracité de ce que j’évoque, je lui recommande d’aller consulter le site du centre de géophysique et de vulcanologie de Catane. Il y découvrira qu’un séisme de magnitude 4,1 a bien eu lieu au moment précis où je l’ai ressenti. 

Le voyageur

Un homme vêtu d’une redingote ou d’un frac comme s’il allait pour dîner quelque part dans une ruelle calme de Dresde est monté tout en haut d’une montagne, bien au dessus des nuages. Devant lui c’est une mer de brume d’où surgissent d’autres pics et d’autres cols plus doux. Ce sont les monts Métallifères. Le vent fouette ses cheveux mais lui, il reste imperturbable, planté sur sa canne fine dans la contemplation du monde. Là où il se tient, il n’y a pas de place pour deux.

« Il faut que je m’abandonne à ce qui m’entoure et m’assiège, que je m’unisse aux nuages et aux rochers pour devenir l’homme que je suis vraiment. C’est de solitude dont j’ai besoin pour faire partie du monde ».

Traduction libre d’une phrase de Caspar David Friedrich

jeudi 23 juin 2011

Le fils que je n'ai pas eu

L’autre jour, j’appelle mon frère sur une sorte d’impulsion fraternelle et quand il décroche, il est sans voix, tout surpris que je l’appelle. Il venait de rêver de moi et avait fait part de son rêve à ma mère. Il croyait donc qu’elle m’en avait parlé que c’est pour cette raison que je l’appelais. Or il n’en était rien.
Bien entendu, il m’a tout de suite raconté le rêve en question. Il tenait en quelques mots. Je suis attient d’un cancer et je meurs dans de grandes souffrances (sic).
Je me suis empressé de lui déclarer qu’il faudrait sans doute qu’il attende un peu désormais avant que je le rappelle et puis, nous avons ri de bon cœur.
Depuis ce jour, je sens une douleur quelque part dans mon , comment dire, mon accessoire génital et, comme par hasard, je me suis senti obligé de faire resurgir cette double photographie que j’avais prise de mon neveu, à l’hôpital lorsque il est venu au monde… Quand je l’ai vu pour la première fois, tout petit et déjà si solide, la seule chose qui me soit venue à l’esprit, ce fut ces mots : le fils que je n’ai pas eu.
Depuis ce fameux coup de téléphone, j’ai modifié la phrase un tout petit peu.

Le chien à ses vomissements

Ce matin ne diffère pas tant des autres matins malgré toute lénergie que je mets à faire en sorte quils ne se ressemblent pas. Ce matin, les chœurs de lensemble vocal de Lausanne font vibrer les fenêtres de la pièce dans laquelle je travaille au son du Requiem de Fauré pour couvrir tant bien que mal le boucan du marteau piqueur qui sagite juste sous ma fenêtre. Ce matin, jai encore dans la tête un peu de William Faulkner. Il gît au pied du lit comme un amant passager qui, trop saoul, se serait effondré sans même prendre la peine d'enlever son caleçon. Serai-je alors guéri ? Le chien sen serait enfin retourné à ses vomissements, pour citer lauteur. Il faut dire que jessaye de lire ses nouvelles, These Thirteen. Je dis bien jessaye car je ne suis pas du tout certain dy parvenir. Pourtant, quand jai lu pour la première fois Une Rose pour Emily, javais été fort émoussé. Jai limpression maintenant quil devait écrire avec du bourbon plutôt quavec de lencre. Ses textes sont formidables. Jai le sentiment que la moitié sinon plus de ce qui se passe nest tout simplement pas écrit. Ce matin, jai la bouche pâteuse de celui qui sest pris une cuite avec du mauvais vin et je me sens obligé den faire part comme si cet état de fait méritait en soi que jy consacre toute la matinée et que jemmerde les autres avec tout ça. Tiens, les marteaux piqueurs se sont tus !  Il est temps que jy aille. Je vous laisse avec le silence de lautoroute. Cest un silence particulier. Cest celui qui sépare le passage des camions sur le viaduc. Cest un peu comme les histoires de Faulkner, ce qui compte, cest ce quil y a entre

mercredi 22 juin 2011

Mes meubles

Mes meubles sont empilés dans le garage. Je ne parviens pas à décider si ce lieu que jhabite maintenant doit les recevoir ou non. Je suis entre deux eaux. La tête fendue entre la volonté de m’installer et celle d’attendre qu’enfin je fasse d’un lieu sûr ma maison. Je suis comme Tennessee, mais pas pour les mêmes raisons... La maison, celle que je cherche, je la veux, moi aussi, perchée dans les montagnes d’ici avec une vue sur la mer. Mais si pour lui c’était un rêve un peu abstrait, pour moi, c’est comme un tiens , tu l'auras... Un mirage vibrant en quelque sorte.  Un lieu à peu près inhabité où poussent en vrille des oliviers, des agrumes à demi sauvages et d’autres arbres près de quelques bougainvilliers abandonnés à leur sort.
Mes meubles sont empilés sauvagement dans le garage et je commence à me demander si c’était une bonne idée de les emmener par-delà les eaux du détroit. 
D’ailleurs, depuis que je suis arrivé, elles sont furieuses presque tous les jours.
    

mardi 21 juin 2011

Des petits poèmes bourgeois

Ses images, c’est comme les petits poèmes du dix-huitième que les épouses bourgeoises pondaient au milieu de leur délicate oisiveté et qu’elles récitaient, empourprées de minauderie, devant les amis. Elles sont douces et sucrées comme les bêtises de Cambrai et s’accordent si bien à la dentelle et aux bons sentiments que personne n’ose dire un mot. Résolument, les choses fortes, c’est pour ceux qui les ont vécues. On ne peut dire que ce que l’on a en soi… 
Après tout, ce n’est que justice ! 

lundi 20 juin 2011

Le fils que je n'ai jamais eu


La louve

Puisqu’il faut que tu voyages, je suis heureux de savoir que tu t’arrêtes parfois et que tu te reposes dans une ville comme Rome. Moi-même, j’y suis allé une fois, c’était il y a longtemps et je me rappelle toutes ces ruines et ces monuments, toutes ces églises aussi, les unes plus fameuses que les autres. Pendant mon service militaire, j’étais posté à proximité de la ville, dans la campagne près d’Ostia. A l’entrée de la base militaire, il y avait une cage avec des loups, une cage immense qui courait le long du mur d’enceinte de l’aéroport et chaque fois qu’un avion décollait ou atterrissait, la vieille louve de la meute se mettait à hurler. C’était d’un sinistre, ça me glaçait le sang et pas que le mien. Cela me revient maintenant, une nuit, elle s’est mise à hurler sans raison apparente. La piste était calme et on n’attendait aucune activité particulière ce soir là. Le matin, elle gisait de tout son long dans sa cage. On ne l’a plus jamais entendue. Je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. C’est à peu près le seul souvenir que j’ai de Rome. Tes sœurs vont bien et ton frère, disons qu’il tient le coup. Ta tante est rentrée de l’hôpital, mais elle est comme une plante maintenant. Elle ne mange presque plus rien. Je ne sais pas combien de temps ça va durer. Chez nous, l’été n’a pas encore commencé. Tout le monde t’embrasse ici. Ecris nous quand tu auras un peu de temps.

vendredi 17 juin 2011

D'un bout à l'autre





Fermée, la sixième porte

Seuls deux détecteurs de métaux sur vingt sont opérationnels. Du coup, la foule de pèlerins et de touristes est canalisée sur deux grandes files qui se confondent près de l’obélisque dans un désordre de piété et de politesse polyglotte. Rien d’étonnant puisque nous sommes sur le parvis de la plus grande Basilique du monde et sous un soleil accablant, de surcroit. Nous venons tout juste de nous extirper de l’ombre et la cécité minérale qu’offrait la colonnade où nous avions trouvé refuge. Il nous a bien fallu une demi-heure, cahotés par des pigeons affamés et le heurt continu des toges et robes de bure afin de rassembler assez de courage pour affronter l’affluence grossissante à cette heure du jour.
- Soleil, soif, nuques cramoisies, cranes recuits, impatience, dépassements, rage, acrimonie, calme enfin, puis contrôle, contrôle et contrôle encore.
Enfin passé le narthex, entre Charlemagne et Constantin, les portails s’ouvrent dans un brouhaha de murmures qui semblent entonner d’une seule voix combien « les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre elle ». Elle, c’est l’Eglise et s’il y a des lieux qui ne sont pas conçus pour les hommes, celui-ci en est un, assurément. Tout y est gigantesque, démesuré, écrasant de vastitude. C’est un édifice tout simplement monumental et après le soleil du dehors, c’est le vertige du dedans. On y déambule comme frappé de stupeur. A peine ose-t-on frôler les murs de peur d’y voir surgir un titan de pierre, le doigt tendu, accusateur. Au demeurant, la seule chose que l’on frôle ici, c’est sans doute l’anathème. Pour peu, c’est là, quelque part dans les aspérités du parement que sont dissimulées les portes du purgatoire. Bien fol est celui qui s’y adosse !
A l’entrée, les bénitiers de marbres mêlés sont gardés par des chérubins si pansus que l’on peut se demander si ce n’est pas de la foule dont ils se nourrissent. On tendrait le bras pour y plonger les dernières phalanges dans l’eau bénite que sans avoir le temps de crier gare, on serait ingurgité d’un seul coup, crainte et stupeur comprises. Car enfin, si l’on ne paye pas l’entrée à Saint Pierre, on est beaucoup moins sûr d’en sortir…
Comme au Panthéon, je m’attendais à entendre une cassette répéter dans toutes les langues d’observer le silence. Mais ici, entre les nefs et sous la coupole céleste, on est si troublé que les mots restent dans la gorge parmi les oh ! et les ah ! mort-nés.
On ira l’éructer dehors, notre hébétude, car sans le savoir, on est perfidement guidé vers la sortie par une armée de bellâtres en Gucci dont l’oreillette tirebouchonne jusque dans la nuque. Peut-être sont-ils en communication directe avec la Grande Main qui commande à tous… de sortir.
Et d’ailleurs, je sors avec cette question brûlante sur les lèvres : quel est ce lieu ? 
Se peut-il que je n’y sois jamais entré? 

mercredi 15 juin 2011

Prendre l'eau

Chaque fois que j’écris un texte en lintitulant à l’avance, il connaît immanquablement le même sort, c’est à dire que l’intuition du départ finit toujours par assourdir l’intention - ou plutôt, le désir - encore fragile qui est à son origine. Je ne dis pas nécessité car ça c’est pour ceux qui pensent qu’en faisant, ils se rendent utiles. De l’utilité découle la légitimité et de la légitimité le commerce et ainsi de suite jusqu’à la reconnaissance et les honneurs. Non, rien de tout cela dans mon travail. Ou devrais-je me montrer plus prudent en utilisant ce terme pour désigner ce que je fais et que j’offre au tout venant ?  Car enfin, à quoi peut bien servir ce que je fais ? J’évoque en vagues discontinues quelques obsessions bien ancrées et je me répète. Je redis, comme me le fait remarquer une de mes lectrices assidues. Et elle n’a pas tort. Je redis, c’est exact. Je reviens sans cesse, fastidieusement, sur ce que l’on sait déjà, vu que je l’ai si souvent répété. C’est que chaque jour voit poindre la même question. Ça ne rate pas. C’est une constante immuable, la seule du reste.
La question, c’est comme une bouée de sauvetage. Bien calibrée, elle tient les flots pendant une dizaine d’heures. D’ailleurs, je l’ai appris, pour flotter il suffit d’avoir une masse inférieure à celle de son volume équivalent en eau. Mais si la matière dont on est fait est poreuse, on finit par s’imbiber et en ce faisant, on accumule sa propre masse à celle de l’eau qui a pénétré… et alors c’est l’immersion assurée. On coule, en d’autres mots. C’est bien la même chose qui advient au récit que j’intitule prématurément. Il coule. 

Seul à Rome

Seul à Rome, sous un ciel menaçant qui a fini par éclater sur la foule innombrable de touristes hébétés, j’entends parler toutes les langues et cest Babel qui se déverse dans les ruelles bondées de la ville. De la place dEspagne jusqu’au cloître de Bramante dans une marée de pas pressés, contraires parfois, je marche les yeux rivés sur la pierre et le fer, sur les ocres et les parmes, sur les courbes aguichantes des statues de marbre, mains ouvertes, bras tendus, poitrines offertes et cuisses généreuses. Aujourdhui, la ville éternelle abuse de mes sens et ces grosses gouttes qui tombent du ciel ne dissipent pas seulement la foule qui règne au dehors, elle calme aussi l'urgence qui m’habite et me ronge.

mardi 14 juin 2011

Rimarrà qualcosa di noi?



Siamo forse veri?



Une sensation de chaleur intense

Ses parents étaient tous deux assistants de vol auprès d’une compagnie aérienne dans les années soixante-dix. C’est en travaillant qu’ils se rencontrèrent. Elle, une belle jeune femme, longue, élégante, si belle qu’elle faisait presque mal à regarder, fuyait Prague et son printemps puant. Lui, un italien ingénu et basané faisait tourner toutes les têtes sans le savoir . Sur son front lisse descendait une petite pointe de cheveux et quand il souriait, sa bouche charnue dévoilait de belles dents carrées, blanches et parfaites. Tout chez lui, même le grain de sa peau n’inspirait que vigueur et santé. Ce fut sans rémission, il ne leur fallut guère plus de quelques secondes pour qu’ils succombent l’un à l’autre. Ils eurent très vite une fille aussi lumineuse que sa mère et puis un peu plus tard, un fils. Un grand gars sombre, mince et délicat comme un roseau du Nil qui hérita de son père cette implantation capillaire en forme de cadran lunaire et de sa mère, la peau diaphane et ce charme salve un peu mélancolique qu’elle croyait avoir laissé sur les rives de la Moldau. Mais ce qui frappe chez ce garçon timide et calme, ce sont ses yeux. Pour citer Martin du Gard, « sa vitalité semble vraiment toute concentrée dans la flamme sombre de son regard ». Les flammes y sont si vives que si l’on n’y prend pas garde, on finit par sentir quelque part en soi l’effet corrosif d’une brûlure, comme si le feu le consumant lentement était devenu contagieux. 

"Nel caso (...) non mi aspettare"




"Se posso te lo faccio sapere"



"Voici la vision!..."



Tant d'autres que moi lèvent la tête



Et si?


dimanche 12 juin 2011

Au plus tendu de la corde (suite)


Au plus tendu de la corde

Peut-être à cause du fait que l’homme vit toujours si près de ses propres limites, peut-être parce qu’il marche en permanence, tel un funambule sur la corde raide, exposé à la plus légère des brises, en proie au moindre étourdissement, peut-être à cause de cela s’emplit-il le cœur de courage comme pour conjurer un sort encore plus funeste que la chute vertigineuse elle-même : celui qui l’attend quand il sera au plus tendu de la corde et qu’il sera saisi par le doute, pétrifié par l’immense champ des possibles dans lequel rien de ce qu’il fait, rien de ce qu’il a fait dans son passé ou même, s’apprête encore à faire avec l’enthousiasme concentré et fier de l’équilibriste, rien n’échappe au souffle impérieux du néant.