mercredi 8 juin 2011

Araignée du matin,...

Vers midi seulement, il sortit de chez lui. Des fenêtres à demi closes par les persiennes, une lumière moins vive que d’habitude était venue lécher la vieille table à rallonges toute raccommodée qui lui sert de bureau. Il ne s’en inquiéta pas. Pas plus qu’il ne prêta attention à l’araignée qu’il vit, au saut du lit, dans un coin de la chambre. Araignée du matin, chagrin… traversa son esprit encore engourdi mais il se détourna très vite de ce présage de bonne mère. Il vaqua comme tous les jours aux tâches matinales. Il commença par préparer un café, pris une rapide douche en prenant bien soin de s’enduire les épaules de crème nourrissante pour apaiser ses brûlures, se mira dans le miroir tout tordu de la salle de bains, fit une grimace quand il vit que les proportions de son bas ventre suivaient une courbe exactement contraire à celles de sa panse. La quarantaine, pensa-t-il, quelles vertus peut-on bien lui trouver ?  Il se rapprocha de la glace pour ne plus avoir à souffrir la vue de sa déchéance physique mais du s’en éloigner avec dépit quand il remarqua le fleurissement de poils dans ses oreilles. Don’t you want me de Human League criait la radio. Quand il fut enfin habillé, il se rendit chez le mécanicien où il avait laissé sa voiture la veille. Si tout va bien, elle sera prête, pensa-t-il. Il marcha dans les ruelles du village. Tout était gris et ouateux comme si au petit matin la mer avait pris une consistance gazeuse et avait débordé du rivage pour flotter indécise au pied des collines, entre les piliers de l’autoroute. Quand il passa la grande baie du garage, sa petite voiture rouge mûre était encore perchée sur le pont élévateur et ses roues pendaient dans le vide. On lui ferrait de nouveaux amortisseurs. Des bras hélicoïdaux renforcés pour une meilleure tenue de route, lui lançât Mimmo, le mécanicien en chef. Oui, et aussi un nouvel embrayage et comme si cela ne suffisait pas, aussi des nouveaux projecteurs à haute portée pour y voir un peu plus clair dans les tunnels. Ça c’est lui qui le marmonne entre les dents. Et encore, il ne fait pas mention de l’apparition suspecte des tâches de rouille qui éclosent ça et là sous le vernis tout neuf de la Panda. Ça c’est pour une autre fois… Il faudra somme toute qu’il aille voir le carrossier, cette jeune canaille tout en testostérone avec des bras de dockers et des pectoraux de légionnaire en campagne.
En passant devant la place, une vieille femme lui fait signe. Elle l’embrasse et lui demande s’il va enfin se fiancer. Au même moment, sa cousine sort de la banque. Il la reconnait à peine, elle est chaque fois plus mince. Ah, la quarantaine, soudain ses vertus lui font de l’effet, dix fois pire qu’un point de côté…
Muni de l’argent nécessaire pour payer le mécanicien, il rentre chez lui et au ciel vague des ruelles s’ajoute sa grisaille. Il prépare à la hâte un plat de fortune et se brûle la lèvre en goûtant une oreillette toute flasque, comme si toute la chaleur de la casserole était concentrée dans ce petit bout de durum pâlot. Il colle sans attendre ses lèvres à la bouteille de limoncello qu’il retire du surgélateur et ainsi, la bouteille à la bouche, il repense à ces mots de toilette matinale, araignée …

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