jeudi 2 juin 2011

Hommage à Tournier, sans qu’il le sache…


Pierre s’est arrêté sur l’aire du muguet. Il fit glisser le semi-remorque dans la dérivation, l’arrêta dans une ornière et bondit hors de la cabine. Il marcha d’un pas décidé sans se retourner. Il n’eut pas le temps d’entendre Gaston lui crier,
-   Je t’attends.
Quand il eut atteint le buisson le plus éloigné, il lui sembla tout à coup que son cœur s'était remis à battre. 
Elle était là, de l’autre côté de la clôture en treillis de fils de fer. Quand il aperçut sa silhouette allongée dans les hautes herbes à quelques mètres de lui, il ralentit et doucement accrocha ses doigts dans les carrés ajourés du grillage. Elle remarqua sa présence, se leva et marcha vers lui sans rien dire.
La conversation s’engagea quand Pierre lui demanda si elle allait parfois au bal, le samedi soir. Pierre l’invita mais elle rit en imaginant qu’il viendrait la chercher avec un quarante tonnes.

A partir de maintenant, je retranscris exactement un extrait de la nouvelle de Michel Tournier qui s’intitule L’Aire du muguet.  C’est Marinette qui parle en premier.

-   Mais on peut danser ici, dit-elle tout à coup, comme si elle faisait une découverte soudaine.
Pierre ne comprenait pas.
-   Ici ?
-   Mais oui, j’ai mon petit transistor, dit-elle en se baissant et en ramassant le récepteur dans l’herbe haute.
-   Avec ce grillage qui nous sépare ?
-   Il y a des danses où on ne se touche pas. Le jerk par exemple.
-   C’est un jerk, ça ? demanda Pierre.
-   Non, ça serait plutôt une valse. On essaye quand même ?
Et sans attendre sa réponse, tenant le transistor à bout de bras, elle se mit à tourner sur place sous le regard médusé de Pierre.
-   Alors, vous dansez aussi, non?
D’abord gauchement, puis avec plus d’abandon, il l’imita. A une trentaine de mètres, Gaston qui venait chercher son compagnon devenu sourd à ses appels, s’arrêta ébahi en découvrant cette scène étrange et triste, ce garçon et cette fille rayonnant de jeunesse qui dansaient ensemble une valse viennoise séparés par une clôture barbelée.

En Italique, le texte de Tournier.


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