Il se peut vous connaissiez déjà cette histoire. Pour ceux dont c’est le cas, je les prie de me pardonner.
J’avais fait la connaissance d’un jeune pianiste yougoslave alors que étais en plein blocus et j’avais pris l’habitude de me rendre chez lui pour étudier alors qu'il répétait pour ses prochains récitals.
Pour faire plaisir au béotien que j’étais - et que je suis encore-, il interprétait des pièces bateau comme les nocturnes de Chopin ou les variations Goldberg de Bach et il marmonnait même en le faisant pour se moquer de mon inculture musicale. Il faut dire que je lui avais fait un discours enflammé sur le travail de Glenn Gould dont j’avais acquis les deux enregistrements des variations, le premier en 1955 et puis celui, plus lent de 1981, à propos duquel je ne tarissais pas d’éloges. Je ne me rendais pas compte, bien sûr, à quel point mon discours était entendu. Avec le recul, je me dis que mes assertions ont dû lui paraître terriblement ordinaires. Quoi qu’il en soit, il eut avec moi une patience angélique et pour me faire taire, il se mettait à les jouer les unes après les autres comme si j’étais le Comte Keyserling lui-même, en proie à d’épouvantables insomnies, avant d’embrayer sur des pièces au moins aussi connues de Chopin. J’ajoute que ces morceaux pour dormir ne provoquèrent jamais chez moi la moindre somnolence.
Quand il jugea que j’étais assez mûr pour dépasser la surface des choses musicales, il me présenta une sonate d’un certain Stanchinsky, Alexei Vladimirovich Stanchinsky, un illuminé dont on raconte qu’il s’est noyé de manière mystérieuse à l’âge de vingt-six ans non sans avoir, dans un accès de rage, détruit toutes ses partitions. Je me souviens que cette histoire m’avait touché au point de rebaptiser ladite pièce la loutre pour l’effet qu’elle me faisait alors. Mon éducation continua au fil de mes visites et il me fit alors découvrir l’œuvre d’un anglais dont je ne me rappelle absolument plus le nom, lui aussi me pardonnera. Il s’agissait de variations sur les variations Goldberg. Des variations à l’exposant en quelque sorte. J’étais soufflé, je venais d’entrer de plein pied dans la musique contemporaine avec un compositeur bien vivant et pas du tout flottant sur les eaux troubles d’un affluant de la Volga au nom imprononçable.
Inutile de dire qu'avec tout cela, je n’avançais pas vraiment dans la révision de mes cours si bien que, gouverné par l’urgence académique, je fus forcé d’espacer mes visites mélomaniaques.
Inutile de dire qu'avec tout cela, je n’avançais pas vraiment dans la révision de mes cours si bien que, gouverné par l’urgence académique, je fus forcé d’espacer mes visites mélomaniaques.
Un jour, alors que je revenais d’un examen, je fis une halte au Conservatoire où il donnait cours. Il me présenta à sa femme et m’invita à revenir le lendemain pour l’heure du déjeuner. Le jour suivant, j’étais à un peu en avance sur l’heure du rendez-vous et ce n’était pas une table au Pain Quotidien qu’ils avaient réservée pour moi mais bel et bien un concert. Oui, un mini récital rien que pour mes oreilles. On me fit monter au premier étage du vieil hôtel de maître dans une grande salle garnie de quatre ou cinq pianos à queue placés en quinconce, et sans un mot, elle prit place au clavier le plus éloigné, un Steinway, je crois. Il choisit le piano placé juste en face de moi, un Fazioli Rubenstein un peu terni par l’usage, je m’en souviendrai toute ma vie.
Ensemble, ils interprétèrent le premier mouvement du concerto pour piano en ré mineur, opus 30 de Sergueï Rachmaninov. Un allegro ma non troppo qui fut fut tout de même presque trop pour moi, ce jour-là. J’étais tout étourdi de bonheur.
J’ai l’habitude de dire que j’ai reçu beaucoup de cadeaux dans mon existence et bien souvent sans que je fusse en mesure de réciproquer le geste mais celui-là fut certainement parmi les plus beaux présents qu’on m’ait jamais faits. Maintenant que j’y repense, je ne suis même pas certain d’avoir été capable de leur exprimer toute ma gratitude. Il m’aurait fallu quatre mains au moins pour la leur dire.
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