vendredi 30 septembre 2011
mercredi 28 septembre 2011
dimanche 25 septembre 2011
samedi 24 septembre 2011
vendredi 23 septembre 2011
lundi 19 septembre 2011
samedi 17 septembre 2011
La terre ferme...
Avant hier, comme il fallait sans
doute s’y attendre, les cantonniers de la commune sont venus sur la plage. Avec
leur grosse chargeuse sur pneus Fiat-Hitachi, ils ont chargé la carcasse
démantelée de l’embarcation - elle
avait rejoint les côtes siciliennes avec à son bord des réfugiés nord-africains,
qui devait aussitôt être « accueillis » par la garde côtière,
anéantissant du même coup leur rêve de liberté, la terre ferme, pour eux, avait dû retentir comme le bruit sec d'une clé dans la serrure d’une porte en métal - pour aller la déverser dans
une benne de l’autre côté des sables, là où la route s’arrête. A chaque voyage,
ils creusaient un sillage plus profond dans le sable jaune. Il leur fallu
vraisemblablement tout le jour pour déblayer le rivage de l’épave et nettoyer
la plage des débris que les vagues avaient éparpillés dans le périmètre
immédiat du naufrage.
Quand ils ont eu enfin terminé, ils
abandonnèrent le gros engin de chantier au beau milieu de la plage pour aller
se jeter, tout habillés, dans l’eau. La mer était d’huile et, à cette heure
tardive, le soleil bas projetait des lumières ardentes qui illuminait leur joie
d’un feu contagieux. Il y avait encore, sur la plage presque déserte, un couple
ou deux qui languissaient dans l’après midi finissante et puis cette énorme
pelle mécanique aux allures de coléoptère coprophage dont l’ombre touchait
presque l’horizon. Les cantonniers s’étaient déshabillés dans l’eau et
jouaient, comme des enfants, à se jeter leurs vêtements trempés par dessus la
tête. On entendait leurs rires pansus ricocher sur l’eau comme des pierres plates
qui brisent le silence des lieux par à-coups rapprochés.
J’ai attendu qu’ils s’en aillent. Le
gros W110 a craché ses fumées grasses dans un ciel tout mordoré et puis, d’un
seul coup, le silence a recouvert le paysage comme s’il l’avait englouti.
J’étais seul maintenant. Sur la plage, en dehors du long tapis de sable lissé
par la pelle mécanique, il ne restait plus aucune trace du désastre. La plage
était revenue à elle. La terre avait avalé le drame, l’avait digéré et puis
régurgité. Maintenant, ce qu’il restait du désastre était entassé dans un grand
container huileux, dans la mémoire des quelques hommes qui avaient eu le
courage d’aller si loin, en vain, et puis, aussi, dans celle de mon appareil
photographique.
Du naufrage, sur le rivage détergé,
il ne reste plus aucune trace.
Il a raison, cet ami de Reggio, quand
il dit que la terre ferme…
vendredi 16 septembre 2011
dimanche 11 septembre 2011
mardi 6 septembre 2011
LT40
-I-
Je ne sais plus
maintenant si j’avais du manquer l’école pour accompagner mon père en France,
cette fois-là. Il devait s’y rendre pour son travail au moins deux fois par an
mais puisqu’il était alors encore le seul à posséder un permis de conduire à la
maison, il lui était rarement accordé de pouvoir s’échapper ainsi de ses
affaires pour quelques jours sans que cela ne cause une infinité de problèmes
mineurs dont la charge était laissée à l’organisation houleuse de ma mère.
Comme elle ne supportait pas l’idée d’être séparée de lui et que quiconque
partait avec mon père sans qu’elle fut du voyage lui volait nécessairement la
place, il fallait espérer que mon père annonçât ses intentions à la toute
dernière minute pour ainsi n’avoir à endurer les foudres maternelles que pour
le temps qui restait avant le départ.
Cela faisait déjà un
petit temps qu’il cherchait à retourner dans le bordelais et puisqu’il avait
décrété que je serais du voyage, il avait aussi décidé que nous ferions un
crochet par la Bourgogne. Au dernier moment, il avait jugé que le temps nous
manquerait pour faire un saut en Alsace. C’était sans réelle importance car il
savait qu’il pouvait encore rendre visite à ses viticulteurs alsaciens au
retour des vacances. Il l’avait déjà fait par le passé et puisqu’il conduisait
seul, ce n’était pas de refus qu’il faisait une étape chez ses amis de
Pfaffenheim.
Mon père possédait
alors un LT40, une sorte de camionnette large comme une péniche et aussi carrée
qu’un bloc de lego. A vrai dire, elle était presque plus large que longue. Je
crois même qu’à l’époque il venait de la faire entièrement repeindre en rouge
bordeaux avec un liseré d’or qui courait tout autour comme le ruban d’un
emballage cadeau, mais je ne suis pas certain qu’elle ne fût encore blanche
pour notre périple. En tous les cas, dans mon souvenir, elle avait fière allure
avec ses six petites roues basses et cette manière qu’elle avait d’être
toujours un peu penchée en avant, exhibant sans vergogne dessous son châssis,
un gros pont noueux en guise d’essieu. Malgré les larges projecteurs
rectangulaires qui lui donnaient un air placide, on ne pouvait s’empêcher
d’imaginer qu’elle allait charger à tout moment.
A l’intérieur, la
cabine était séparée par une paroi en contreplaqué percée d’une vitre et, entre
le siège du conducteur et celui du passager, trônait, tout emmailloté dans un
tapis rugueux, un immense caisson ventru qui renfermait le moteur. C’était un
robuste diesel de bateau qui diffusait dans l’habitacle son entêté ronron
métallique. Et comme pour accompagner le ronflement du VM, une tenace odeur de
garagiste traînait en permanence dans la cabine. Pendant un temps, il me semble
même qu’il y avait eu, collé derrière sur cette paroi, un de ces milieux de
magazine représentant une blonde pulpeuse aux formes renflées et fort peu
emballées. Je me souviens de l’insoutenable honte que nous anticipions, mes
sœurs et moi, chaque fois que mon père nous déposait devant les portes de
l’école à l’idée que l’on nous surprenne à débouler hors de son LT rehaussé
ainsi de la licencieuse panoplie du parfait routier. Pour notre plus grand
apaisement, un beau matin, le poster avait tout simplement disparu et je crois
bien même que mon père ne fit jamais sur ce point la moindre observation.
Indigne ou non,
j’étais fou de joie à l’idée de voyager dans ce gros cube râblé qui crachait
ses fumées grasses sur le rebord fleuri des nationales de l’hexagone. Le
pare-brise était tellement vaste et si bas que pour le bitume, on était aux
premières loges. J’avais ma place au balcon d’honneur du grand voyage, et comme
pour ajouter à la chaste excitation provoquée par la route, chaque cellule de mon
corps semblait approuver en charriant un flux inhabituel de sang vers mon bas-ventre.
Les vibrations du diesel aidant, mon souvenir des bornes kilométriques dans la
lumière éblouissante de cet été de campagne s’accompagnait désormais pour moi
d’une douleur aussi vive qu’inavouable. Gêné, j’avais beau écraser de mes mains
les verdeurs nouvelles de mon corps, rien n’y faisait. Malgré les prières et
les muettes supplications, mes ardeurs d’adolescent demeuraient parfaitement
indomptables. C’était le signe, avais-je pensé, le premier véritable signe qui
me rattachait à la route avec cette véhémence (fougue) qui n’allait jamais
fléchir.
Nous étions partis, ce
jour-là, juste après que mon père fut rentré du marché matinal. C’était un
samedi. Il était parvenu à remplir chaque centimètre carré du fourgon de
marchandises délectables en prévision du weekend qui s’annonçait déjà très
chaud. A l’époque, le tout Bruxelles venait dans sa boutique et rien n’était
assez beau ni assez cher pour le chaland qui la fréquentait. Elle ne
désemplissait pas, sa charrette[1]
pendant que l’on nous voyait courir comme des ilotes en rêve de manumission, de
derrière les comptoirs encombrés jusqu’au beau milieu des guêpes voraces et des
clientes vaporeuses, sous le courroux lassant de ma mère qui trouvait
infailliblement que nous étions trop lents. Je me remémore les apparitions les
plus exquises : une Reine et sa dame de compagnie, des princes discrets et
fort argentés, des comtesses en dentelles affriolantes, des ducs aux lèvres
pincées avec chauffeur et mauvaises manières, de coureurs automobile échevelés,
des coureurs tout court, des entrepreneurs trapus et féconds, des jeunes
couples désinvoltes, le décolleté distrait pour elle, la braguette entrouverte
pour lui, quelques étourdis qui venaient se frotter à nos vitrines pour une
demi-livre de cerises et une poignée de mesclun mais aussi des journalistes
verbeux et pontifiants, de ravissantes présentatrices du journal parlé, des
pianistes de renom et d’autres moins chantants, une cantatrice presque chauve
et puis une foule de visages avenants et heureux de venir s’approvisionner en
primeurs délicates, en raffinements dispendieux et autres étrennes à la coterie
juvénile que nous étions, mes sœurs et moi.
Levé aux petites
heures du matin, mon père qui avait roulé pendant tout le jour montrait les
premiers signes de fatigue. Cela faisait quelques heures qu’il ne disait plus
rien ou presque. Quand il sentait que sa tête s’alourdissait, qu’il allait
s’endormir au volant, il glissait dans l’autoradio une cassette, toujours la
même, un album des Shadows qui
semblait plus éreinté encore que lui. On entendait alors, pendant le temps
qu’elle durait, le son distendu des guitares électriques qui résonnait en
grandes ellipses vibrantes dans l’espace confiné de la cabine, en accord
parfait avec le cliquetis du diesel. Parfois, je devais faire coulisser la
fenêtre pour en faire sortir les arpèges amoncelés jusqu’à l’écœurement. Mon
père me lançait alors un regard noir qui commandait à mon bras d’actionner la
manivelle dans l’autre sens. Je ne peux m’empêcher aujourd’hui, en écoutant Apache, de penser aux flots de lumière
qui, déversés dans la cabine, étaient contraints (forcés) de s’accoupler aux
harmonies dissonantes dans une débauche de sens alors que nous roulions sur les
routes de France, mon père et moi.
LT40
-II-
Quand est venu le
premier soir, nous nous arrêtâmes dans une sorte de relais en contrebas d’une
départementale de grosse affluence, un hôtel fréquenté par des camionneurs,
avec au devant, un parking énorme où sommeillaient en silence une file de poids
lourds rutilants matis par la route. L’air frissonnait au dessus des cabines
comme pour rappeler la chaleur intense du jour. Mon père avait parqué le LT40
près de l’un de ces titans endormis et, en sortant, il avait claqué la portière
avec un bruit qui semblait dire: « Assez pour un seul jour ».
Depuis la fenêtre de
la chambre qui donnait sur l’esplanade du parking, je voyais, au milieu des
bâches et des containers assombris, le profil raccourci de notre camionnette
qui m’envoyait le reflet égrotant d’une lanterne jaunie à travers le branchage
frémissant d’un platane. Je recevais ses signaux ternis sans me départir de mon
sourire alors que mon père effondré remplissait la pièce de ronflements
crescendo rivalisant avec l’odeur de friture qui montait des cuisines.
En passant, accoudés
au comptoir, j’avais aperçu quelques routiers ventrus portant moustache, le
visage penché sur des cassolettes plantureuses qu’ils vidaient de la main
gauche en fixant impassiblement un minuscule poste de télévision pendu juste
au-dessus de la porte des toilettes. J’étais sale. Je me sentais souillé par
des kilomètres de macadam. La chambre aux teintes étranges, où tout semblait
avoir été bruni par la solitude des transhumants, ne comportait pas de salle de
bains. Tout juste avait-elle un lavabo à la française avec deux robinets. Un
pour l’eau chaude et l’autre pour la froide, ainsi qu’une serviette racornie et
toute rêche dont j’aurai voulu qu’elle restât silencieuse sur son passé peu
vertueux, et qui, comme pour annoncer le supplice, pendait à un clou, en
expiation de ses fautes.
En grimpant à l’étage,
sur le palier, j’avais du passer devant la salle d’eau. Une petite pièce dont
la porte de verre dépoli d’un jaunâtre douteux laissait entrevoir des ombres
épaisses et s’échapper des bruits d’eau qui coule, d’éructation virile et d’autres
grognements suspects. Si je comptais me départir de ma crasse, c’est là qu’il
allait falloir que je me lave. Cette idée me rendait livide d’effroi et en même
temps, comme dans la citation de Tolstoï, un éclair de péril me remplissait les
veines de bravoure. Du courage, il en aurait fallu un rien de plus pour que je
pousse la porte au vitrail pisseux. Au lieu de cela, après m’être torturé
l’esprit en vaines hésitations, planté dans la cage de l’escalier avec ma
serviette entre les mains, vaincu, je finis par regagner la chambre pour me
glisser, tout collant, dans les draps un peu moites du grand lit matrimonial
qui respirait depuis longtemps maintenant au rythme ample et sonore du sommeil
de mon père. Une mesure à laquelle je tentais, en vain, d’aligner la mienne
avant que la route finisse par m’engloutir à mon tour.
LT40
-III-
Le matin, dans la
grande salle déserte du restaurant, nous déjeunâmes d’un croissant au beurre et
d’un café au lait sur une table recouverte d’une nappe en pastique. C’était une
épaisse toile synthétique à carreaux, doublée, qui racontait par le menu, la
collation pressée des derniers routards partis de bonne heure pour accrocher un
bahut. Ma tasse y laissait, en creux, un cercle parfait qui me fascinait
pendant que mon père mâchait goulûment les restes délités d’un croissant
dégoulinant qu’il venait après l’y avoir trempé d’extraire des eaux brunâtres
de son café matineux. Je venais de comprendre pourquoi, en France, on servait
le café dans des tasses si larges, alors que lui, il faisait, impassible, des
grands bruits de bouche, sans me regarder. Dehors, par-delà les rideaux bonne
femme, l’esplanade ne comptait plus que l’un ou l’autre camion esseulé et notre
courte camionnette que je voyais presque s’ébrouer d’impatience.
Puis, ce fut la route.
La route encore. Du bitume à n’en plus finir avec ça et là quelques tracés
d’autoroute à voie double où nous nous traînions derrière les camions. Parfois,
dans la montée d’un col, nous réussissions à dépasser un long chapelet de tirs
ralentis par l’effort. C’était le moment que je choisissais pour coller mon
visage à la fenêtre du fourgon et pour scruter les sombres recoins des cabines
tremblantes à la recherche de quelque visage débonnaire et avenant. Parfois,
après une lente procession des remorques anonymes, j’étais gratifié d’un
sourire et cela me remplissait de joie et d’agitation jusqu’à la tombée de la
nuit. Rassasié, j’allais enfin pouvoir détacher mon visage de la lucarne, me
remettre bien droit sur mon siège et sourire à toutes dents, satisfait par
cette brève providence qu’ombrageait à peine une courte honte. Je goûtais sans
le réaliser à la saveur du sommaire et malgré les avertissements du monde,
cette sapidité n’était pas pour me déplaire. Je me voyais bien en anorak penché
sur la balustrade d’un ponton d’autoroute à regarder passer sous mes pieds le
flux de la vie comme on contemple en méditant le flot pressé d’un fleuve
sauvage.
Une fois, mon père s’arrêtât
sur une aire de repos pour dormir une heure ou deux. Comme je n’avais pas
sommeil et qu’en plus, mon père tenait à s’étendre de tout son long dans la
cabine, je m’étais trouvé dehors. Il n’y avait rien à faire dans ce lieu ou le
silence était raclé à intervalles réguliers par le passage des voitures. Aussi,
comme j’avais remarqué un chemin qui sinuait derrière les toilettes en
direction du bois, je me glissai dans les buissons et découvrit que le sentier
menait après quelques méandres occupés, vers l’une de ces passerelles
d’autoroute. C’était une construction étroite et arquée dont le tablier était affublé
d’une maladroite déclaration d’amour à l’attention d’un certain Georges. Sa
butée légère se perdait dans un massif de muriers sauvages dans le lequel
pendaient sans honte comme des fanions, des innombrables serviettes, des
tronçons de papier hygiénique souillé et d’autres restes douteux de
soulagements humains qui m’étaient inconnus. Le cœur battant à tout rompre, je
m’étais planté au beau milieu de l’arcboutant, les pieds rivés dans le radier
comme pour prendre racine au dessus de la frénésie du monde. J’y serais resté
tout le jour si plus bas, mon père n’était pas sorti de sa sieste pour bailler,
les bras ouverts en scrutant les abords, à ma recherche.
Quand je dévalai vers
le fourgon, en prenant bien soin de prendre un chemin moins pernicieux, il ne
me posa aucune question. La route me remplissait comme un vase creux qui
n’attendait que ces aires providentielles pour me remplir de ceux qui feraient
ma chanson.
LT40
-IV-
Après quelques jours
de tracé continu, je pouvais fredonner sans effort tous les airs de l’album des
Shadows. Ils avaient cessé de jouer depuis quelques heures quand nous
arrivâmes, à la tombée du jour, à Saint-Emilion. Mon père y avait un ami qui
l’approvisionnait en vin, le Comte des Genésis. Sa famille exploitait, de père
en fils, plus de vingt hectares de
vignes d’un seul tenant qu’elle possédait depuis la mort, en exil, de Charles
X. Le château, ce n’était pas seulement un de ces castel de cellulose que l’on
voit sur l’étiquette poussiéreuse des bouteilles de bordeaux, c’était d’abord
un grand cru classé dont le propriétaire n’était pas peu fier, et puis surtout,
c’était un vaste domaine avec en son centre une somptueuse demeure seigneuriale
et ses dépendances. De la route, on ne la voyait pas. Elle était dissimulée par
la frondaison des arbres, et on la découvrait, si l’on était invité, au bout
d’une interminable perspective tracée avec maestria par une double colonnade de
marronniers plusieurs fois centenaires.
J’étais en plein conte
de fées. Mon père ne m’avait pas parlé de cette étape et j’étais en train de
flotter entre le rêve et le gravier immaculé de la cour du château quand notre
hôte me tendit une grosse main velue, avant de m’empoigner, en me souhaitant,
de son épaisse voix d’aristocrate, la bienvenue au château.
Pour mon père, il
avait ouvert tout spécialement une aile du château, d’ordinaire réservée aux
hôtes de la famille. Il me montra sans attendre, au bout d’un couloir
kilométrique, une grande chambre avec un lit en bois couvert de draps de lin
émaillé de dentelles aux armoiries de la maison. En quittant la pièce, il
ajouta que c’était sa chambre d’enfant. Il avait dormi là, dans ce lit étroit,
rustique et solide, pendant toute sa jeunesse. Je me souviens que j’étais resté
figé comme une statue au beau milieu de cette chambre à coucher austère.
J’avais une chambre rien que pour moi, et de surcroît, c’était celle qui avait
vu grandir le châtelain… Tout allait si vite que j’en avais le vertige. Sans
frapper, mon père entra brusquement et me sortit de mes rêveries pour me dire
de me préparer. Nous étions attendus pour le dîner. Je descendis un escalier
majestueux tout en pierre, si large que j’ai pensé alors que l’on pouvait y
faire passer le LT40 sans le moindre effort. Le grand hall était aussi
généreux que le propriétaire. Il flottait dans les couloirs du rez-de-chaussée
un parfum de bois et de cire qui allait, j’en étais certain, rester incrusté
dans ma mémoire jusqu’au jour de ma mort.
On me fit entrer dans
une immense salle très sombre au bout de laquelle, au beau milieu d’un mur
entièrement recouvert de panneaux de bois peint en vert affadi (pâli), se
trouvait un âtre si grand, si profond que nous aurions tous pu nous y tenir
debout. Le comte y avait fait allumer un feu qui léchait en crépitant quelques
bûches tortueuses. Il s’y dégageait un parfum enivrant. J’osai
l’interrompre pour lui demander quelle était l’essence du bois qui se consumait
ainsi et il me répondit, en souriant, que c’était du bois d’olivier. Il ajouta
qu’il faisait venir les bûches tout spécialement d’Italie… Je crois bien que je
venais de me hisser plus haut dans le ciel ouvert de mes songeries pendant que
mon père découvrait en murmure le dernier millésime avec ce calme placide, un
rien solennel, que je lui connaissais. Il faut dire que mon père avait un goût
prononcé pour le Merlot et ici, on savait y faire avec ce cépage capricieux. Je
les entendais débattre en douceur à propos des jambes et du bouquet mêlé de
musc, de violette et de santal. Mon père avait relevé la fraîcheur un peu vive
de l’acacia et ainsi la conversation s’en était allée vers les chais. Il était
question d’élevage et de barriques, de chêne et de Cabernet Franc, de parcelle
et d’assemblage et surtout qu’on ne parlât pas de filtration, ni de collage.
Ces vils procédés n’entraient pas dans la fabrication de leur cru… Dans la
famille, on faisait dans le pur classicisme, et on aimait à le répéter à qui
voulait l’entendre!
Plus tard, quand l’air
du grand salon fut saturé d’effluves les plus captivantes et que nous en eûmes
fini avec la soupe paysanne que l’on nous avait servie autour du feu, nous
rejoignîmes nos chambres. Je trouvai les volets clos et une bible sur la table
de chevet que je n’avais pas remarquée en arrivant. C’était une bible épaisse,
dorée sur tranches et enveloppée d’un cuir si usé qu’il donnait l’impression
d’être plus antique que la maison. Je me souviens encore de l’effet qu’elle me
fit. Quelque chose comme de la crainte mêlée de respect avec un soupçon de
blasphème. Un véritable chasse-frivole pour celui qui aurait eu quelque envie
de batifoler ou de perdre son temps à des désirs de rien. Cette nuit-là, sa
jaquette vertueuse m’empêcha de succomber à la plus infime tentation. Elle prit
bien garde de m’en tenir à l’écart et m’emmena jusqu’au matin dans les coursives
sinueuses d’une existence que je venais de m’inventer.
Je me levai dans de
beaux draps et descendis, timide mais déjà plus droit que la veille, vers là
d’où le bruit venait. Je poussai la porte des cuisines et je fus immédiatement
enveloppé par la bienveillance maternelle d’une armée de femmes, de tous âges,
qui me firent m’assoir de force à une table démesurée avant de me servir un
petit déjeuner gargantuesque. J’avais du donner à ces plantureuses nourrices
une impression famélique car il me fallu littéralement les supplier pour
qu’elles cessent de me gaver.
Quand je pus enfin
m’échapper de la cuisine, repu pour quatre, François, le fils du propriétaire
nous attendait pour faire la visite des chais. Je tremblais sous son regard
fuyant et pour ne pas montrer mon embarras, je fixai ses mains. Il avait hérité
de celles de son père, une taille au-dessus. Rien ne se perdait dans la
famille, avais-je pensé en trottant derrière lui jusqu’au portail de chêne. A
notre arrivée, à la tombée de la nuit, il travaillait encore à la lueur des
néons, et par les fenêtres opaques du chai, j’avais aperçu son profil imbu et
altier déambuler avec hâte dans les allées pentues du cellier. Il fit pour
nous, ce matin-là, un tour rapide, presque indifférent car il était attendu à
Saint-Emilion où il avait ouvert depuis peu un salon de dégustation de vins, un
wine bar comme on disait à l’époque,
qu’il avait appelé l’envers du décor.
En quittant le domaine, mon père et moi étions allés visiter ce lieu dont on
parlait beaucoup dans la cité et qui sentait bon les tanins et la poussière de
calcaire.
Quand nous laissâmes
derrière nous la futaie et les tourelles charnues de la chartreuse, j’esquissai
un bref mouvement de regret. Pourquoi fallait-il que je m’en aille ? J’y
serais bien resté, dans ce lieu fantastique. Je me voyais bien conduire le
tracteur dans les sillons parfaits du terroir et m’abîmer les yeux dans la
crypte jusqu’au petit matin, près des mains expertes, pour décider quelle cuve
recevrait le baril nouveau et quelle autre irait se baigner dans les sucs
anciens. Mon père aurait pu m’abandonner là. Je ne lui en aurai jamais voulu.
J’avais savouré chaque instant de notre incursion en ces terres fertiles et
nobles et moi qui avais un goût naissant, mais sûr, pour le nectar qu’elle
produit, j’y avais laissé quelque chose qui viendrait me hanter pendant
longtemps. Je savais désormais où trouver ce qui ferait de moi un homme. Si
seulement, l’avais-je été assez pour l’avouer à mon père.
LT40
-V-
Les quais de Bordeaux
étaient réputés pour celer derrière leurs façades austères et le haut grillage
des maisons de maître, l’impénétrable marché auquel se livraient les courtiers
en vin de cru. C’est là, dans le tracé qui épouse la courbe du fleuve, me
disait mon père, que l’essentiel des transactions se faisait, si après avoir
montré patte blanche, l’on souhaitait encore acquérir quelques bouteilles des
plus grands noms. Car, à cette époque, on ne parlait pas commerce dans les
grands castels prestigieux. Tout au plus, y chuchotait-on bouquet et tanins
avant d’être invité à contempler le paysage manucuré dans le silence de la
prospérité et l’opulence des caves redessinées par les architectes les plus en
vue.
Mon père, par nature,
n’aimait pas traiter avec les intermédiaires, quelque prestigieux qu’ils
fussent. Il leur préférait les modestes viticulteurs attachés à leur terre
comme par un lien de sang. Son grand-père avait cultivé la vigne sur son île et
bien qu’il n’ait jamais produit qu’un vin de soif, un peu râpeux et courtaud,
bourré jusqu’au gouleau de soleil, il avait gardé de cette tradition une
certaine autorité, et surtout l’insatiable curiosité qui le mènerait à voyager,
en docte éclairé, sur toutes les terres viticoles de France.
C’est ainsi que je ne
vis presque rien de la ville girondine. A peine, le soir venu, les quais
éclairés de glauques luminaires et les quelques automobilistes assidus qui
guettaient dans un paysage d’eaux noires, constellées de lueurs indécises, les
ombres de l’imprévu. La ville, pour ce que j’en avais vu, n’avait pas moins
dévoilé ses atours prometteurs. Un large port en arc de lune, un pont en aval
sur la Garonne, un air si doux et chaud foulé d’embruns, et qui portait si loin
dans l’estuaire qu’il brisait l’ennui des choses terrestres comme au comptoir
des marins de la belle endormie.
Dans mon innocence, je
lisais dans le grand silence de mon père le dessein qu’il traçait pour moi et, je
l’aurai juré, il passait bien par ces quais de cabale.
LT40
-VI-
Il était un château
que mon père affectionnait tout particulièrement. Pour s’y rendre, en partant
du quai de la Grave, là où précisément la nuit avait été si frugale, on devait
longer les très besogneux quais de la Monnaie et Sainte-Croix avant de sortir
de la ville par le boulevard des Frères Moga, abandonnant au lever du jour la Bastide-Blanche
et la côte de l’Empereur. Ensuite, vers le Sud-est, il fallait s’enferrer dans
un enchevêtrement de bretelles et de voies rapides avant de rejoindre
l’autoroute qui partait en direction de Toulouse. Là, il fallait suivre le
trafic qui désengorgeait la cité en passant aux abords de Martillac et La Brède
et sortir comme pour se rendre à Cadillac. Il fallait onduler sur quelques
départementales à travers L’Abeilley et La Rivière avant de bifurquer sur la
gauche pour entrer en Sauternes près de Bommes, dans un grand domaine où trônait,
fier et grave, le Château de la Tour Blanche. Ce domaine, qui produisait, avec
de la pourriture, un premier cru classé depuis un siècle et demi, avait été
légué par son propriétaire à l’Etat français un peu avant la Grande Guerre, à
la condition qu’il fut créé sur place une école de viticulture et de
vinification, ce dont s’acquittât Le Ministère de l’Agriculture en ouvrant une
école d’œnologie et de métiers viticoles pour les fils de la région. Et bien
que je ne fusse pas un fils de l’Aquitaine, loin s’en faut, c’est là, selon
toute vraisemblance, que j’allais poursuivre mes études pour devenir œnologue,
dès qu’à Montjoie[1], j’en aurai
fini avec la rhétorique[2].
Je le savais, mon père
avait déjà parlé de moi au maître de chai.
J’étais si exalté par cette
perspective que j’en avais fait le serment : à peine rentré de France, on pouvait me demander ce qu’on
voulait, me faire faire les pires corvées, me les faire répéter encore et
encore jusqu’au petit matin, jusqu’à la perfidie. Je n’aurai pas hésité un
instant. Je me serais soumis. De toutes façons, bientôt, très bientôt je serai
en terres meilleures. J’étais déjà en pleine prophétie et j’avais bien l’heur
de lui plaire.
Je goûtai à pleine
bouche, tant que je pus, de ce bel augure. J’en bus jusqu’à l’ivresse. Je
respirais heureux et libre sous les doux auspices qui prenaient maintenant la
couleur du vin. Je n’avais pas vu que sous la teinte de velours incarnat, il y
avait aussi celle plus obscure du sang. Mon sang, celui-là même qui allait
troquer ces oracles dionysiaques pour d’autres plus figurés.
Comme le temps allait
être long entre la poésie[3]
et la Boétie, pensai-je. Je ne savais pas encore, le moment venu, que je
réinventerais le discours de la servitude volontaire pour m’éloigner de ce legs
et me livrer, tendre et à demi résolu, dans le sillon licencieux de la pratique
d’un avocat qui me mènerait, oblique et tortueux, sur le chemin du droit.
LT40
-VII-
Le cœur plus léger que
jamais, la tête remplie à ras bord de lendemains qui chantent, affalé sur le
siège en skaï du LT40, raidi par endroits, la tête toujours penchée contre la
vitre, je voyais, dans la sombreur propice des cabines, défiler les sourires tout
juste convenables et les bouches entr’ouvertes, figées sur des appels venus
tout droit du fond de l’ennui. J’avais l’esprit ailleurs. Plutôt que de s’élever, mon regard se
frottait au flanc graisseux des portières, frôlait les bas de caisse tubulaires,
s’emballait au rythme hypnotique du défilé un peu mat des vingt-deux pouces en
pleine ardeur, puis dans la fente qui sépare le cargo du tracteur, s’affolait
dans l’éclat vertical et aveuglant d’un jour embrouillé de câbles et de
cylindres en métal perforé, avant de trotter, troublé et sans hâte, sur le
lettrage suggestif des containers bariolés. Je voyais passer, en songe-creux,
le long convoi des noms évocateurs dans toutes les polices du monde, tantôt
fines et élégantes, tantôt épaisses et colorées, parfois penchées et gauches,
mais toujours pour annoncer, comme un carré, deux sans atout, sans rien
dévoiler, le prodige du voyage…
Nous quittions le
bordelais, chargés de caisses précieuses qui répandaient jusque dans la cabine
un parfum de sciure et de jeune chêne. Le fourgon qui avait pris du lest sur
l’arrière-train avait enfin regagné un peu de prestance. Il faisait crisser
discrètement ses doubles pneumatiques dans les longues courbes et s’élançait
tant qu’il pouvait, pesant et droit, sur les chaussées goudronnées de France
comme la limousine blindée d’un chef d’Etat.
Nous roulions depuis
quelques heures déjà et avions laissé derrière nous le verdoyant Limousin quand
mon père se mit à parler. Il disait à mots couverts des choses sur le métier,
sur son avenir, sur les vins que nous avions dégustés, les perles qu’il avait
débusquées. Mon père savait ce que parler veut dire et il ne sortait de son
mutisme que pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce jour-là, il était fier et
allègre. Il y avait de la lumière dans chacune des paroles qu’il prononçait,
une clarté qui me faisait grandir. Dans l’écho de ses mots, je me sentais
devenir un homme. Je l’ai écouté sans l’interrompre. Les camions pouvaient bien
passer par centaines.
LT40
-VIII-
Le matin, après une brève
nuit hantée par les râles ronflants de mon père et mes vaines tentatives pour
trouver le sommeil dans le confort spartiate du LT, nous finîmes par rejoindre
Mâcon. Sans dire un mot, nous l’avions dépassée, abandonnée aux sommaires
signalisations des pancartes réfléchissantes de la nationale déserte pour
continuer notre chemin, un peu engourdis dans la roseur matinale jusqu’à Chalon
sur Saône et les insignes parages des Montrachets, avant d’entrer finalement
dans Beaune. Nous y prîmes, perclus de sommeil, un café laiteux au comptoir
d’une buvette aux forts effluves de savon noir. Sa vitrine se situait tout
juste en face d’une imposante bâtisse un peu sombre dont la toiture était
maillée de chevrons obliques qui formaient des losanges enluminés par le soleil
bas des Nuits. Ensuite, nous nous lançâmes vers Dijon. C’était près de là que
nous nous rendions, un peu plus au Sud, quelque part entre Nuits-Saint-Georges
et Gevrey-Chambertin. Sur la route des grands crus, bordée de vignobles tous
plus illustres les uns que les autres, mon père se penchait parfois de mon côté
pour désigner du doigt, par-delà le pare-brise souillé par quelques dépouilles
nocturnes, des petits villages lointains et ramassés, des hameaux lovés dans
les bois, des châteaux médiévaux aux noms de clos qui abritaient les confréries
de chevaliers taste-vins, quelques rochers pointus et solitaires, braqués vers
le ciel depuis le Jurassique et des flèches qui sortaient de derrière des
pentes rognées à l’opinel comme pour s’élancer vers la lune. Il me montrait, en
prenant des pauses solennelles: Aloxe-Corton, Ladoix, Corgoloin, Comblanchien
et tous ces lieux dont j’ai oublié le nom, avec leurs coteaux verdoyants et
impeccablement peignés, traversés de raies bien nettes et qui coulaient
doucement vers tous les azimuts. Il me faisait voir de loin la Côte d’Or et
évoquait en murmure les autres, celles qui portaient la majuscule, toutes
striées du talent séculaire qui les faisaient s’entrecouper en douce, sans
heurt. Devant mes yeux couraient sereins des hectares de vigne admirablement
taillée et malgré toute mon alerte, il était des lieux que je n’étais pas
parvenu à distinguer dans l’empressement presque dévot que mon père avait à me
les montrer. Ces lieux allaient pour moi rester, dans le grand défilé des arrières-côtes,
des noms repus de mystère. Je me souviens ainsi d’une haute croix de pierre
perdue au milieu de rien, effilée comme une sculpture de Giacometti. Plus tard,
j’ai su que c’était là, la Romanée.
Sans prévenir, mon
père fit une brusque halte sur la route. Il freina si fort que sa précieuse
cargaison bordelaise vint frapper lourdement contre la cloison en bois de la
cabine. Il se mit de côté et je le vis qui cherchait nerveusement quelque chose
sur le versant qui nous faisait de l’ombre. Moi, je ne voyais rien qu’un
tracteur toussotant, étrangement haut et étroit qui descendait la pente en se
faufilant dans les rangées de ceps pour en décapiter sans pitié les bourres
aériennes et diaphanes. Mon père bondit hors de la camionnette et à grand
renfort de gestes, fit signe au chauffeur du tracteur. Un peu éberlué, celui-ci
fit mine d’interrompre son travail et vint nous rejoindre dans le fossé. Je vis
alors descendre un homme entre deux âges, plus jeune que vieux, le visage
buriné par le labeur au grand air. C’était un fermier corpulent et bien
charpenté avec des avant-bras plus épais que mes cuisses que venaient achever
des mains larges comme des pelles de cantonnier. J’eu peine à le croire, c’était
lui, l’homme que cherchait mon père, celui qu’il était venu voir tout exprès,
ici dans le bourguignon. Il avait dans ses caves quelques barriques dont on
disait jusqu’à Bruxelles qu’elles contenaient un nectar tout bonnement
ahurissant et qui promettait d’éblouir le palais affûté de mon père. Nous le laissâmes
finir d’ébourgeonner les pieds de gamay et de césar. Il était venu aussi pour
préparer la vendange en vert et en profitait pour repérer sur pied les grappes
malingres qui allaient être sacrifiées sur l’autel de l’excellence. Nous nous
accordâmes avec un enthousiasme revigorant pour une visite de ses chais, le
lendemain matin. Sans autre palabre, il enfourchât son engin et nous quittât,
dans un geyser de fumée noire, le visage traversé par un sourire franc comme
l’est celui d’un enfant. Moi, j’étais sûr que c’était la terre qui lui donnait
ce sourire gaillard et je replongeai aussitôt dans mes rêveries infusées de
chlorure de vinyle.
LT40
-IX-
Quand l’aube finit par
céder ses pâleurs métalliques à la vigueur du jour, nous étions un peu en
avance devant le portail verdi du domaine. On nous fit entrer et on nous
conduisit sans transition dans la fraîcheur des chais où notre homme nous
attendait allègre et vif, une grosse pipette de verre dans une main, trois
petits verres à pied tout maculés de doigts, dans l’autre.
-Par quoi
commence-t-on ?- lançât-il.
-Je vous garde le
meilleur pour la fin- jugeât-il bon d’ajouter.
Pour ne pas affecter
notre palais, nous n’avions rien pris au petit-déjeuner qu’un peu d’eau, si
bien qu’à jeun, lorsque j’eu pour la première fois dans la bouche une verte
goulée de Chambertin, j’en oubliai le nom de mes ancêtres et me laissai
déniaiser le palais entre les crus et les fûts jusqu’à ce que la gêne mièvre et
un peu fade de mon enfance me quittât pour de bon. J’avais adroitement dénigré
l’aligoté et je tendais maintenant, raide et sans vergogne, le bras pour
réclamer encore de ce puissant breuvage. On me servait le vin précieux en
riant, un rien plus que le doigt d’usage et quand je repense à ceux de ce
vigneron qui me pourvoyait, j’en suis encore tout étourdi.
Après, ce fut le
voyage au pays des merveilles et j’allai frapper à toutes les portes sans
mollir. Ainsi, je passai des griottes aux charmes en passant par la chapelle en
me délectant de leur vigoureux caractère. Je me faisais débourrer en finesse
par un Vougeot de dessous la roche dont les attributs prodigieux n’étaient pas
moins flatteurs que ceux du Grand-Echezaux qu’on me servit juste après. Je
goûtais désormais les Pommards et les Cortons par lampées, avide comme si je
devais remplir dans l’urgence toute la bibliothèque de mes papilles linguales
pour le reste de ma vie. Puis, on me fit plonger dans les blancs et c’est
bienvenu que je pénétrai en terres de Batard, de Chassagne et de Chambolle. Me
voyant chanceler, on tentât brièvement mais en vain de me faire les hommages
des Musigny et des non moins illustres Puligny à la robe de vermeil assombri.
J’étais alors dans un tel état d’ébriété qu’il était devenu impossible de me
dégriser, je ne sus donc jamais rien des Montrecul que d’un geste flou, j’avais
congédiés.
Je faisais une entrée
triomphale dans ma vie future et même la tête allégée et conquise avec
impudence et sans ménagement par les savants éthyles, il me semblât que je
pouvais mourir dans l’instant. Je venais de connaître les tanins du bonheur
ultime.
J’ajoute que je ne sus
jamais comment ce jour-là, à l’hôtel, je fis pour regagner ma chambre.
LT40
-X-
Les caisses de
Saint-Emilion, de Pauillac et de Graves des premiers jours étaient maintenant
enfouies sous un casse-tête d’étroits cartons bruns et blancs savamment disposés
pour entrer dans le LT. Il avait fallu s’y reprendre à trois fois pour charger
les deux palettes dont nous avions pris livraison, à la nuit tombante.
Mon père avait insisté
pour qu’au premier abord, on ne puisse pas voir les inscriptions qui avaient
été faites à la main sur le flanc des emballages. Elles concernaient en plus du
millésime, les appellations en abrégé, le plus souvent réduites aux noms obscurs
des climats. Il redoutait qu’à la frontière on lui fît éventrer un carton de
Pommard du meilleur nom et me fit disposer, en prévision du pire, les
appellations village tout autour des meilleurs crus, en rempart contre les
usages douaniers.
Rendus anonymes par
mes efforts répétés et surtout cet acharnement indéfectible à me soumettre aux
injonctions paternelles, les cartons étaient maintenant empilés dans le secret
de leur précieux contenu. Rien ne laissait plus deviner de l’extérieur qu’ils
renfermaient des vins de primeur stupéfiants de promesses, des crus par
douzaines et de robustes merveilles que mon père allait continuer d’élever dans
ses caves exigües avant de les révéler, au compte-goutte, à un public trié sur
le volet.
Cette perspective
devait le rendre heureux car je le voyais sourire en claquant les portes du
fourgon. C’était rare, mon père était radieux et moi, je l’étais plus encore de
le voir ainsi.
Il semblait déjà ne
plus s’inquiéter de reporter au mois d’août ses rendez-vous en Alsace. Pour ma
part, je n’étais pas fâché qu’il ait pris la décision de remettre cette partie
du voyage à plus tard. J’étais même soulagé à l’idée que l’on ne tenterait pas
cette fois de sinuer par les brumeux cols vosgiens pour nous rendre dans
l’immédiat voisinage de Mulhouse et de Colmar. Tous les étés, nous devions
traverser cette région, et à chaque fois, je me sentais agité par la même
déconcertante alarme. En fait, je ne recommençais de respirer que lorsque notre
embarcation quittait l’autoroute et prenait la courbe un peu vive qui menait au
grand parking près de Chiasso, bien après que nous ayons laissé au seul cadre
de la lunette arrière toute tachée du minibus, le profil majestueux, et pour
moi presque autant nauséeux, des montagnes de Suisse.
C’était une aire de
repos large et spacieuse avec des toilettes immaculées et surtout un tunnel qui
passait dessous les voies et conduisait de l’autre côté vers une autre aire de
stationnement. Là, dans ce sombre boyau métallique dont les parois étaient
toutes ondulées, j’avais, avec mon frère, gravé notre nom dans l’épaisse croûte
de peinture avant de ressortir, coupable et jubilant dans l’air tiède qui nous
venait directement d’Italie.
Après une semaine de
voyage, mon père et moi remontions fourbus et lourds vers le Nord. La nationale
que nous avions empruntée nous faisait traverser Langres et contourner
Val-de-Meuse avant de courir, ventre à terre, sans serpenter dans l’axe du
soleil mosellan jusqu’à Metz et Thionville pour nous nous livrer, surchargés et
rompus aux portes de Luxembourg. Là, à peine avait-on prononcé le nom du
Grand-duché que déjà était-on sorti de ses frontières.
La cargaison intacte,
toujours aussi parfaitement disposée, nous glissions très précautionneusement
dans la grande descente de Bastogne vers cette large clairière fraîchement
déboisée où nous allions faire une brève halte au milieu des grandes flaques
brunes et des camions hâtivement délaissés aux limons du parking pour un cornet
de frites bien grasses.
Les frites sur la
nationale quatre, je m’en souviens comme si c’était hier ; elles
annonçaient la fin du voyage.
C’était le lieu que
mon père avait choisi en guise d’épilogue à notre périple car il ne prononçât
plus un seul mot jusqu’à ce que nous arrivâmes devant la vitrine colorée de la
boutique où s’affairaient encore mes sœurs dans des parfums mêlés d’angoisses,
de framboises et de fraises des bois.
Le ravissement du
matin semblait l’avoir quitté brutalement lorsqu’il avait failli enliser le LT
dans une ornière bourbeuse en regagnant la nationale. Ses petits pneus gras
avaient laissé sur la route une trace redoublée par l’effort et celui de mon
goût un peu coupable pour les nourritures prestes et faciles.
Aussi je me tus. Je me
laissai pénétrer par le silence de mon père et bientôt, je l’entendis, dans le
vacarme de ma pensée mêlé à celui de la cabine, m’assurer qu’il avait fait bien
plus que son devoir de père en ouvrant pour moi les portes d’un avenir aussi
prospère que prestigieux.
Je le savais et je lui
en suis encore infiniment reconnaissant.
-Fin-
« Pas vu, pas pris »
Elle est
assise à la table de la cuisine, elle épluche les légumes pour le repas du soir
quand une agitation retentit dans le corridor. Elle se penche sur sa chaise pour
inspecter d’où provient le remue-ménage. Un éclair la
traverse de part en part au point qu’elle manque de tomber quand elle reconnaît
le gros sac de voyage qui jonche le tapis du hall d’entrée. C’est celui de son fils.
ELLE. - Tu pars? … Tu m’as pourtant promis
de rester jusqu’à la Toussaint. Que vas-tu donc chercher
sur les routes ? Dehors, c’est plein de
détraqués à l’affut, des dégénérés en tous genres qui n’attendent que l’occasion. On en
parle presque tous les jours à la télé. Tu es si jeune, rien que de t’imaginer seul, là dehors, dans la nuit, j’en ai l’estomac tout retourné. Tu es si beau, mon
fils, si fragile. On te prend toujours pour une fille. Le portrait craché de ta
pauvre sœur. Dieu ait son âme. Pourquoi faut-il que tu partes ? Tu t’ennuies avec moi, tu n’es pas heureux
ici ? Que te manque-t-il ? Je ne t’offre pas tout ce que tu désires ? Tu veux faire mourir ta mère, c’est ça ? Ça ne m’étonne pas au fond,
tu as toujours eu le goût de la liberté. La même maladie que ton père, si tu
veux que je te dise. J’aurais du m’en douter. Ce sang qui coule dans vos veines, c’est du mauvais sang et votre semence, de la graine de damné. Personne ne
vous résiste et puis vient l’ombre. Vous avez le feu. Ce feu haïssable qui a
complètement consumé ta sœur du dedans, je n’ai rien pu faire... J’étais là,
impuissante et sotte jour et nuit, pendant qu’elle, elle se perdait. Ah ton père ! Il m’a bien eue. Il était tellement beau lui aussi. Il savait parler aux gens… Rien que des sornettes! Au début, je n’en croyais pas mes oreilles, j’étais au paradis. Il ne m’a pas fallu
longtemps pour déchanter, un matin, sans dire un mot, il est parti. A force de
trainer sur les docks, il s’est fait embarquer
sur un cargo, La Bonne Souffrance, à ce qu’on m’a dit. Une histoire louche. Et toi, tu files le même coton… Tiens,
quand on habitait près du port, tu n’avais pas quinze
ans que tu traînais déjà, jusque tard, près de la caserne. Je n’ai jamais très bien su ce que tu allais y faire mais j’ai ma petite idée là-dessus et ce n’est pas bien joli, tu peux me croire. Tu ne sais pas combien de fois je
me suis éveillée en pleine nuit. J’allais voir dans ta
chambre, et presque toujours, tu n’étais pas encore
rentré. Chaque fois, j’étais morte d’inquiétude, j’ai imploré Marie, je l’ai même suppliée de te clouer au lit avec un sale truc, si tu veux
savoir… Elle ne m’a pas écoutée, bien entendu. Et ces amis que tu as ! Toujours des nouveaux! Chaque
fois, c’est pire. Où vas-tu les chercher, tu peux
me le dire? … On raconte des choses sur toi, tu sais, dans le quartier. Et moi,
je dois me taire et écouter ces choses laides que l’on dit à ton sujet. Je fais la grande dame, je reste droite mais dedans,
je m’effondre chaque fois... Ça me réduit
en bouillie. Pourquoi ? Qu’ai-je bien pu faire
pour mériter ça ?
…
LUI. - Ne te
fais pas de soucis, mère. Dehors, ce n’est pas si grave. Ici
j’étouffe. J’ai besoin d’air. Ce n’est pas de ta faute, c’est peut-être même
ce qu’il y a de mieux pour nous tous. Ne te fais
pas de mauvais sang. Je suis prudent. Il faut que j’y aille maintenant… Je t’appelle, d’accord ?
…
Alors qu’il enfile son blouson dans un geste vif, sur le puissant rebondi que
forme le haut de sa fesse gauche, elle aperçoit un tatouage tout frais, encore
rosi par le travail. Quatre mots sont gravés dans sa chair :
Pas vu, pas pris.
Pas vu, pas pris.
dimanche 4 septembre 2011
vendredi 2 septembre 2011
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