vendredi 30 septembre 2011

Fantasma (-6668)



Qualsiasi cosa



« Qualsiasi cosa accada, 
   dalla più grande 
   alla più piccola,
   accade necessiaremente »
                                                     Arthur Schoppenhauer

samedi 17 septembre 2011

Preambulum

Grâce au ciel...



La terre ferme...


Avant hier, comme il fallait sans doute s’y attendre, les cantonniers de la commune sont venus sur la plage. Avec leur grosse chargeuse sur pneus Fiat-Hitachi, ils ont chargé la carcasse démantelée de l’embarcation -  elle avait rejoint les côtes siciliennes avec à son bord des réfugiés nord-africains, qui devait aussitôt être « accueillis » par la garde côtière, anéantissant du même coup leur rêve de liberté, la terre ferme, pour eux, avait dû retentir comme le bruit sec d'une clé dans la serrure d’une porte en métal - pour aller la déverser dans une benne de l’autre côté des sables, là où la route s’arrête. A chaque voyage, ils creusaient un sillage plus profond dans le sable jaune. Il leur fallu vraisemblablement tout le jour pour déblayer le rivage de l’épave et nettoyer la plage des débris que les vagues avaient éparpillés dans le périmètre immédiat du naufrage.
Quand ils ont eu enfin terminé, ils abandonnèrent le gros engin de chantier au beau milieu de la plage pour aller se jeter, tout habillés, dans l’eau. La mer était d’huile et, à cette heure tardive, le soleil bas projetait des lumières ardentes qui illuminait leur joie d’un feu contagieux. Il y avait encore, sur la plage presque déserte, un couple ou deux qui languissaient dans l’après midi finissante et puis cette énorme pelle mécanique aux allures de coléoptère coprophage dont l’ombre touchait presque l’horizon. Les cantonniers s’étaient déshabillés dans l’eau et jouaient, comme des enfants, à se jeter leurs vêtements trempés par dessus la tête. On entendait leurs rires pansus ricocher sur l’eau comme des pierres plates qui brisent le silence des lieux par à-coups rapprochés.
J’ai attendu qu’ils s’en aillent. Le gros W110 a craché ses fumées grasses dans un ciel tout mordoré et puis, d’un seul coup, le silence a recouvert le paysage comme s’il l’avait englouti. J’étais seul maintenant. Sur la plage, en dehors du long tapis de sable lissé par la pelle mécanique, il ne restait plus aucune trace du désastre. La plage était revenue à elle. La terre avait avalé le drame, l’avait digéré et puis régurgité. Maintenant, ce qu’il restait du désastre était entassé dans un grand container huileux, dans la mémoire des quelques hommes qui avaient eu le courage d’aller si loin, en vain, et puis, aussi, dans celle de mon appareil photographique.
Du naufrage, sur le rivage détergé, il ne reste plus aucune trace.
Il a raison, cet ami de Reggio, quand il dit que la terre ferme… 




dimanche 11 septembre 2011

Terraferma



La fin du voyage pour Ali et ses compagnons de fortune.


La plage a été nettoyée de cette épave à la fin du mois de septembre 2011. 
Aujourd’hui, il n’y a plus aucune trace de l’infortune d’Ali. (Janvier 2012)

Alìtermoiement (premier)



mardi 6 septembre 2011

LT40

-I-
Je ne sais plus maintenant si j’avais du manquer l’école pour accompagner mon père en France, cette fois-là. Il devait s’y rendre pour son travail au moins deux fois par an mais puisqu’il était alors encore le seul à posséder un permis de conduire à la maison, il lui était rarement accordé de pouvoir s’échapper ainsi de ses affaires pour quelques jours sans que cela ne cause une infinité de problèmes mineurs dont la charge était laissée à l’organisation houleuse de ma mère. Comme elle ne supportait pas l’idée d’être séparée de lui et que quiconque partait avec mon père sans qu’elle fut du voyage lui volait nécessairement la place, il fallait espérer que mon père annonçât ses intentions à la toute dernière minute pour ainsi n’avoir à endurer les foudres maternelles que pour le temps qui restait avant le départ.
Cela faisait déjà un petit temps qu’il cherchait à retourner dans le bordelais et puisqu’il avait décrété que je serais du voyage, il avait aussi décidé que nous ferions un crochet par la Bourgogne. Au dernier moment, il avait jugé que le temps nous manquerait pour faire un saut en Alsace. C’était sans réelle importance car il savait qu’il pouvait encore rendre visite à ses viticulteurs alsaciens au retour des vacances. Il l’avait déjà fait par le passé et puisqu’il conduisait seul, ce n’était pas de refus qu’il faisait une étape chez ses amis de Pfaffenheim.

Mon père possédait alors un LT40, une sorte de camionnette large comme une péniche et aussi carrée qu’un bloc de lego. A vrai dire, elle était presque plus large que longue. Je crois même qu’à l’époque il venait de la faire entièrement repeindre en rouge bordeaux avec un liseré d’or qui courait tout autour comme le ruban d’un emballage cadeau, mais je ne suis pas certain qu’elle ne fût encore blanche pour notre périple. En tous les cas, dans mon souvenir, elle avait fière allure avec ses six petites roues basses et cette manière qu’elle avait d’être toujours un peu penchée en avant, exhibant sans vergogne dessous son châssis, un gros pont noueux en guise d’essieu. Malgré les larges projecteurs rectangulaires qui lui donnaient un air placide, on ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’elle allait charger à tout moment.
A l’intérieur, la cabine était séparée par une paroi en contreplaqué percée d’une vitre et, entre le siège du conducteur et celui du passager, trônait, tout emmailloté dans un tapis rugueux, un immense caisson ventru qui renfermait le moteur. C’était un robuste diesel de bateau qui diffusait dans l’habitacle son entêté ronron métallique. Et comme pour accompagner le ronflement du VM, une tenace odeur de garagiste traînait en permanence dans la cabine. Pendant un temps, il me semble même qu’il y avait eu, collé derrière sur cette paroi, un de ces milieux de magazine représentant une blonde pulpeuse aux formes renflées et fort peu emballées. Je me souviens de l’insoutenable honte que nous anticipions, mes sœurs et moi, chaque fois que mon père nous déposait devant les portes de l’école à l’idée que l’on nous surprenne à débouler hors de son LT rehaussé ainsi de la licencieuse panoplie du parfait routier. Pour notre plus grand apaisement, un beau matin, le poster avait tout simplement disparu et je crois bien même que mon père ne fit jamais sur ce point la moindre observation.

Indigne ou non, j’étais fou de joie à l’idée de voyager dans ce gros cube râblé qui crachait ses fumées grasses sur le rebord fleuri des nationales de l’hexagone. Le pare-brise était tellement vaste et si bas que pour le bitume, on était aux premières loges. J’avais ma place au balcon d’honneur du grand voyage, et comme pour ajouter à la chaste excitation provoquée par la route, chaque cellule de mon corps semblait approuver en charriant un flux inhabituel de sang vers mon bas-ventre. Les vibrations du diesel aidant, mon souvenir des bornes kilométriques dans la lumière éblouissante de cet été de campagne s’accompagnait désormais pour moi d’une douleur aussi vive qu’inavouable. Gêné, j’avais beau écraser de mes mains les verdeurs nouvelles de mon corps, rien n’y faisait. Malgré les prières et les muettes supplications, mes ardeurs d’adolescent demeuraient parfaitement indomptables. C’était le signe, avais-je pensé, le premier véritable signe qui me rattachait à la route avec cette véhémence (fougue) qui n’allait jamais fléchir. 
    
Nous étions partis, ce jour-là, juste après que mon père fut rentré du marché matinal. C’était un samedi. Il était parvenu à remplir chaque centimètre carré du fourgon de marchandises délectables en prévision du weekend qui s’annonçait déjà très chaud. A l’époque, le tout Bruxelles venait dans sa boutique et rien n’était assez beau ni assez cher pour le chaland qui la fréquentait. Elle ne désemplissait pas, sa charrette[1] pendant que l’on nous voyait courir comme des ilotes en rêve de manumission, de derrière les comptoirs encombrés jusqu’au beau milieu des guêpes voraces et des clientes vaporeuses, sous le courroux lassant de ma mère qui trouvait infailliblement que nous étions trop lents. Je me remémore les apparitions les plus exquises : une Reine et sa dame de compagnie, des princes discrets et fort argentés, des comtesses en dentelles affriolantes, des ducs aux lèvres pincées avec chauffeur et mauvaises manières, de coureurs automobile échevelés, des coureurs tout court, des entrepreneurs trapus et féconds, des jeunes couples désinvoltes, le décolleté distrait pour elle, la braguette entrouverte pour lui, quelques étourdis qui venaient se frotter à nos vitrines pour une demi-livre de cerises et une poignée de mesclun mais aussi des journalistes verbeux et pontifiants, de ravissantes présentatrices du journal parlé, des pianistes de renom et d’autres moins chantants, une cantatrice presque chauve et puis une foule de visages avenants et heureux de venir s’approvisionner en primeurs délicates, en raffinements dispendieux et autres étrennes à la coterie juvénile que nous étions, mes sœurs et moi.

Levé aux petites heures du matin, mon père qui avait roulé pendant tout le jour montrait les premiers signes de fatigue. Cela faisait quelques heures qu’il ne disait plus rien ou presque. Quand il sentait que sa tête s’alourdissait, qu’il allait s’endormir au volant, il glissait dans l’autoradio une cassette, toujours la même, un album des Shadows qui semblait plus éreinté encore que lui. On entendait alors, pendant le temps qu’elle durait, le son distendu des guitares électriques qui résonnait en grandes ellipses vibrantes dans l’espace confiné de la cabine, en accord parfait avec le cliquetis du diesel. Parfois, je devais faire coulisser la fenêtre pour en faire sortir les arpèges amoncelés jusqu’à l’écœurement. Mon père me lançait alors un regard noir qui commandait à mon bras d’actionner la manivelle dans l’autre sens. Je ne peux m’empêcher aujourd’hui, en écoutant Apache, de penser aux flots de lumière qui, déversés dans la cabine, étaient contraints (forcés) de s’accoupler aux harmonies dissonantes dans une débauche de sens alors que nous roulions sur les routes de France, mon père et moi.



[1]La boutique de mon père s’appelle  « La Charrette Sicilienne » 

LT40

-II-
Quand est venu le premier soir, nous nous arrêtâmes dans une sorte de relais en contrebas d’une départementale de grosse affluence, un hôtel fréquenté par des camionneurs, avec au devant, un parking énorme où sommeillaient en silence une file de poids lourds rutilants matis par la route. L’air frissonnait au dessus des cabines comme pour rappeler la chaleur intense du jour. Mon père avait parqué le LT40 près de l’un de ces titans endormis et, en sortant, il avait claqué la portière avec un bruit qui semblait dire: « Assez pour un seul jour ».
Depuis la fenêtre de la chambre qui donnait sur l’esplanade du parking, je voyais, au milieu des bâches et des containers assombris, le profil raccourci de notre camionnette qui m’envoyait le reflet égrotant d’une lanterne jaunie à travers le branchage frémissant d’un platane. Je recevais ses signaux ternis sans me départir de mon sourire alors que mon père effondré remplissait la pièce de ronflements crescendo rivalisant avec l’odeur de friture qui montait des cuisines.
En passant, accoudés au comptoir, j’avais aperçu quelques routiers ventrus portant moustache, le visage penché sur des cassolettes plantureuses qu’ils vidaient de la main gauche en fixant impassiblement un minuscule poste de télévision pendu juste au-dessus de la porte des toilettes. J’étais sale. Je me sentais souillé par des kilomètres de macadam. La chambre aux teintes étranges, où tout semblait avoir été bruni par la solitude des transhumants, ne comportait pas de salle de bains. Tout juste avait-elle un lavabo à la française avec deux robinets. Un pour l’eau chaude et l’autre pour la froide, ainsi qu’une serviette racornie et toute rêche dont j’aurai voulu qu’elle restât silencieuse sur son passé peu vertueux, et qui, comme pour annoncer le supplice, pendait à un clou, en expiation de ses fautes.
En grimpant à l’étage, sur le palier, j’avais du passer devant la salle d’eau. Une petite pièce dont la porte de verre dépoli d’un jaunâtre douteux laissait entrevoir des ombres épaisses et s’échapper des bruits d’eau qui coule, d’éructation virile et d’autres grognements suspects. Si je comptais me départir de ma crasse, c’est là qu’il allait falloir que je me lave. Cette idée me rendait livide d’effroi et en même temps, comme dans la citation de Tolstoï, un éclair de péril me remplissait les veines de bravoure. Du courage, il en aurait fallu un rien de plus pour que je pousse la porte au vitrail pisseux. Au lieu de cela, après m’être torturé l’esprit en vaines hésitations, planté dans la cage de l’escalier avec ma serviette entre les mains, vaincu, je finis par regagner la chambre pour me glisser, tout collant, dans les draps un peu moites du grand lit matrimonial qui respirait depuis longtemps maintenant au rythme ample et sonore du sommeil de mon père. Une mesure à laquelle je tentais, en vain, d’aligner la mienne avant que la route finisse par m’engloutir à mon tour. 

LT40

-III-
Le matin, dans la grande salle déserte du restaurant, nous déjeunâmes d’un croissant au beurre et d’un café au lait sur une table recouverte d’une nappe en pastique. C’était une épaisse toile synthétique à carreaux, doublée, qui racontait par le menu, la collation pressée des derniers routards partis de bonne heure pour accrocher un bahut. Ma tasse y laissait, en creux, un cercle parfait qui me fascinait pendant que mon père mâchait goulûment les restes délités d’un croissant dégoulinant qu’il venait après l’y avoir trempé d’extraire des eaux brunâtres de son café matineux. Je venais de comprendre pourquoi, en France, on servait le café dans des tasses si larges, alors que lui, il faisait, impassible, des grands bruits de bouche, sans me regarder. Dehors, par-delà les rideaux bonne femme, l’esplanade ne comptait plus que l’un ou l’autre camion esseulé et notre courte camionnette que je voyais presque s’ébrouer d’impatience.
Puis, ce fut la route. La route encore. Du bitume à n’en plus finir avec ça et là quelques tracés d’autoroute à voie double où nous nous traînions derrière les camions. Parfois, dans la montée d’un col, nous réussissions à dépasser un long chapelet de tirs ralentis par l’effort. C’était le moment que je choisissais pour coller mon visage à la fenêtre du fourgon et pour scruter les sombres recoins des cabines tremblantes à la recherche de quelque visage débonnaire et avenant. Parfois, après une lente procession des remorques anonymes, j’étais gratifié d’un sourire et cela me remplissait de joie et d’agitation jusqu’à la tombée de la nuit. Rassasié, j’allais enfin pouvoir détacher mon visage de la lucarne, me remettre bien droit sur mon siège et sourire à toutes dents, satisfait par cette brève providence qu’ombrageait à peine une courte honte. Je goûtais sans le réaliser à la saveur du sommaire et malgré les avertissements du monde, cette sapidité n’était pas pour me déplaire. Je me voyais bien en anorak penché sur la balustrade d’un ponton d’autoroute à regarder passer sous mes pieds le flux de la vie comme on contemple en méditant le flot pressé d’un fleuve sauvage.
Une fois, mon père s’arrêtât sur une aire de repos pour dormir une heure ou deux. Comme je n’avais pas sommeil et qu’en plus, mon père tenait à s’étendre de tout son long dans la cabine, je m’étais trouvé dehors. Il n’y avait rien à faire dans ce lieu ou le silence était raclé à intervalles réguliers par le passage des voitures. Aussi, comme j’avais remarqué un chemin qui sinuait derrière les toilettes en direction du bois, je me glissai dans les buissons et découvrit que le sentier menait après quelques méandres occupés, vers l’une de ces passerelles d’autoroute. C’était une construction étroite et arquée dont le tablier était affublé d’une maladroite déclaration d’amour à l’attention d’un certain Georges. Sa butée légère se perdait dans un massif de muriers sauvages dans le lequel pendaient sans honte comme des fanions, des innombrables serviettes, des tronçons de papier hygiénique souillé et d’autres restes douteux de soulagements humains qui m’étaient inconnus. Le cœur battant à tout rompre, je m’étais planté au beau milieu de l’arcboutant, les pieds rivés dans le radier comme pour prendre racine au dessus de la frénésie du monde. J’y serais resté tout le jour si plus bas, mon père n’était pas sorti de sa sieste pour bailler, les bras ouverts en scrutant les abords, à ma recherche. 
Quand je dévalai vers le fourgon, en prenant bien soin de prendre un chemin moins pernicieux, il ne me posa aucune question. La route me remplissait comme un vase creux qui n’attendait que ces aires providentielles pour me remplir de ceux qui feraient ma chanson. 

LT40

-IV-
Après quelques jours de tracé continu, je pouvais fredonner sans effort tous les airs de l’album des Shadows. Ils avaient cessé de jouer depuis quelques heures quand nous arrivâmes, à la tombée du jour, à Saint-Emilion. Mon père y avait un ami qui l’approvisionnait en vin, le Comte des Genésis. Sa famille exploitait, de père en fils, plus de  vingt hectares de vignes d’un seul tenant qu’elle possédait depuis la mort, en exil, de Charles X. Le château, ce n’était pas seulement un de ces castel de cellulose que l’on voit sur l’étiquette poussiéreuse des bouteilles de bordeaux, c’était d’abord un grand cru classé dont le propriétaire n’était pas peu fier, et puis surtout, c’était un vaste domaine avec en son centre une somptueuse demeure seigneuriale et ses dépendances. De la route, on ne la voyait pas. Elle était dissimulée par la frondaison des arbres, et on la découvrait, si l’on était invité, au bout d’une interminable perspective tracée avec maestria par une double colonnade de marronniers plusieurs fois centenaires.
J’étais en plein conte de fées. Mon père ne m’avait pas parlé de cette étape et j’étais en train de flotter entre le rêve et le gravier immaculé de la cour du château quand notre hôte me tendit une grosse main velue, avant de m’empoigner, en me souhaitant, de son épaisse voix d’aristocrate, la bienvenue au château.
Pour mon père, il avait ouvert tout spécialement une aile du château, d’ordinaire réservée aux hôtes de la famille. Il me montra sans attendre, au bout d’un couloir kilométrique, une grande chambre avec un lit en bois couvert de draps de lin émaillé de dentelles aux armoiries de la maison. En quittant la pièce, il ajouta que c’était sa chambre d’enfant. Il avait dormi là, dans ce lit étroit, rustique et solide, pendant toute sa jeunesse. Je me souviens que j’étais resté figé comme une statue au beau milieu de cette chambre à coucher austère. J’avais une chambre rien que pour moi, et de surcroît, c’était celle qui avait vu grandir le châtelain… Tout allait si vite que j’en avais le vertige. Sans frapper, mon père entra brusquement et me sortit de mes rêveries pour me dire de me préparer. Nous étions attendus pour le dîner. Je descendis un escalier majestueux tout en pierre, si large que j’ai pensé alors que l’on pouvait y faire passer le LT40 sans le moindre effort. Le grand hall était aussi généreux que le propriétaire. Il flottait dans les couloirs du rez-de-chaussée un parfum de bois et de cire qui allait, j’en étais certain, rester incrusté dans ma mémoire jusqu’au jour de ma mort.
On me fit entrer dans une immense salle très sombre au bout de laquelle, au beau milieu d’un mur entièrement recouvert de panneaux de bois peint en vert affadi (pâli), se trouvait un âtre si grand, si profond que nous aurions tous pu nous y tenir debout. Le comte y avait fait allumer un feu qui léchait en crépitant quelques bûches tortueuses. Il s’y dégageait un parfum enivrant. J’osai l’interrompre pour lui demander quelle était l’essence du bois qui se consumait ainsi et il me répondit, en souriant, que c’était du bois d’olivier. Il ajouta qu’il faisait venir les bûches tout spécialement d’Italie… Je crois bien que je venais de me hisser plus haut dans le ciel ouvert de mes songeries pendant que mon père découvrait en murmure le dernier millésime avec ce calme placide, un rien solennel, que je lui connaissais. Il faut dire que mon père avait un goût prononcé pour le Merlot et ici, on savait y faire avec ce cépage capricieux. Je les entendais débattre en douceur à propos des jambes et du bouquet mêlé de musc, de violette et de santal. Mon père avait relevé la fraîcheur un peu vive de l’acacia et ainsi la conversation s’en était allée vers les chais. Il était question d’élevage et de barriques, de chêne et de Cabernet Franc, de parcelle et d’assemblage et surtout qu’on ne parlât pas de filtration, ni de collage. Ces vils procédés n’entraient pas dans la fabrication de leur cru… Dans la famille, on faisait dans le pur classicisme, et on aimait à le répéter à qui voulait l’entendre!
Plus tard, quand l’air du grand salon fut saturé d’effluves les plus captivantes et que nous en eûmes fini avec la soupe paysanne que l’on nous avait servie autour du feu, nous rejoignîmes nos chambres. Je trouvai les volets clos et une bible sur la table de chevet que je n’avais pas remarquée en arrivant. C’était une bible épaisse, dorée sur tranches et enveloppée d’un cuir si usé qu’il donnait l’impression d’être plus antique que la maison. Je me souviens encore de l’effet qu’elle me fit. Quelque chose comme de la crainte mêlée de respect avec un soupçon de blasphème. Un véritable chasse-frivole pour celui qui aurait eu quelque envie de batifoler ou de perdre son temps à des désirs de rien. Cette nuit-là, sa jaquette vertueuse m’empêcha de succomber à la plus infime tentation. Elle prit bien garde de m’en tenir à l’écart et m’emmena jusqu’au matin dans les coursives sinueuses d’une existence que je venais de m’inventer.
Je me levai dans de beaux draps et descendis, timide mais déjà plus droit que la veille, vers là d’où le bruit venait. Je poussai la porte des cuisines et je fus immédiatement enveloppé par la bienveillance maternelle d’une armée de femmes, de tous âges, qui me firent m’assoir de force à une table démesurée avant de me servir un petit déjeuner gargantuesque. J’avais du donner à ces plantureuses nourrices une impression famélique car il me fallu littéralement les supplier pour qu’elles cessent de me gaver.
Quand je pus enfin m’échapper de la cuisine, repu pour quatre, François, le fils du propriétaire nous attendait pour faire la visite des chais. Je tremblais sous son regard fuyant et pour ne pas montrer mon embarras, je fixai ses mains. Il avait hérité de celles de son père, une taille au-dessus. Rien ne se perdait dans la famille, avais-je pensé en trottant derrière lui jusqu’au portail de chêne. A notre arrivée, à la tombée de la nuit, il travaillait encore à la lueur des néons, et par les fenêtres opaques du chai, j’avais aperçu son profil imbu et altier déambuler avec hâte dans les allées pentues du cellier. Il fit pour nous, ce matin-là, un tour rapide, presque indifférent car il était attendu à Saint-Emilion où il avait ouvert depuis peu un salon de dégustation de vins, un wine bar comme on disait à l’époque, qu’il avait appelé l’envers du décor. En quittant le domaine, mon père et moi étions allés visiter ce lieu dont on parlait beaucoup dans la cité et qui sentait bon les tanins et la poussière de calcaire.
Quand nous laissâmes derrière nous la futaie et les tourelles charnues de la chartreuse, j’esquissai un bref mouvement de regret. Pourquoi fallait-il que je m’en aille ? J’y serais bien resté, dans ce lieu fantastique. Je me voyais bien conduire le tracteur dans les sillons parfaits du terroir et m’abîmer les yeux dans la crypte jusqu’au petit matin, près des mains expertes, pour décider quelle cuve recevrait le baril nouveau et quelle autre irait se baigner dans les sucs anciens. Mon père aurait pu m’abandonner là. Je ne lui en aurai jamais voulu. J’avais savouré chaque instant de notre incursion en ces terres fertiles et nobles et moi qui avais un goût naissant, mais sûr, pour le nectar qu’elle produit, j’y avais laissé quelque chose qui viendrait me hanter pendant longtemps. Je savais désormais où trouver ce qui ferait de moi un homme. Si seulement, l’avais-je été assez pour l’avouer à mon père.  

LT40

-V-
Les quais de Bordeaux étaient réputés pour celer derrière leurs façades austères et le haut grillage des maisons de maître, l’impénétrable marché auquel se livraient les courtiers en vin de cru. C’est là, dans le tracé qui épouse la courbe du fleuve, me disait mon père, que l’essentiel des transactions se faisait, si après avoir montré patte blanche, l’on souhaitait encore acquérir quelques bouteilles des plus grands noms. Car, à cette époque, on ne parlait pas commerce dans les grands castels prestigieux. Tout au plus, y chuchotait-on bouquet et tanins avant d’être invité à contempler le paysage manucuré dans le silence de la prospérité et l’opulence des caves redessinées par les architectes les plus en vue.
Mon père, par nature, n’aimait pas traiter avec les intermédiaires, quelque prestigieux qu’ils fussent. Il leur préférait les modestes viticulteurs attachés à leur terre comme par un lien de sang. Son grand-père avait cultivé la vigne sur son île et bien qu’il n’ait jamais produit qu’un vin de soif, un peu râpeux et courtaud, bourré jusqu’au gouleau de soleil, il avait gardé de cette tradition une certaine autorité, et surtout l’insatiable curiosité qui le mènerait à voyager, en docte éclairé, sur toutes les terres viticoles de France.
C’est ainsi que je ne vis presque rien de la ville girondine. A peine, le soir venu, les quais éclairés de glauques luminaires et les quelques automobilistes assidus qui guettaient dans un paysage d’eaux noires, constellées de lueurs indécises, les ombres de l’imprévu. La ville, pour ce que j’en avais vu, n’avait pas moins dévoilé ses atours prometteurs. Un large port en arc de lune, un pont en aval sur la Garonne, un air si doux et chaud foulé d’embruns, et qui portait si loin dans l’estuaire qu’il brisait l’ennui des choses terrestres comme au comptoir des marins de la belle endormie.
Dans mon innocence, je lisais dans le grand silence de mon père le dessein qu’il traçait pour moi et, je l’aurai juré, il passait bien par ces quais de cabale.

LT40

-VI-
Il était un château que mon père affectionnait tout particulièrement. Pour s’y rendre, en partant du quai de la Grave, là où précisément la nuit avait été si frugale, on devait longer les très besogneux quais de la Monnaie et Sainte-Croix avant de sortir de la ville par le boulevard des Frères Moga, abandonnant au lever du jour la Bastide-Blanche et la côte de l’Empereur. Ensuite, vers le Sud-est, il fallait s’enferrer dans un enchevêtrement de bretelles et de voies rapides avant de rejoindre l’autoroute qui partait en direction de Toulouse. Là, il fallait suivre le trafic qui désengorgeait la cité en passant aux abords de Martillac et La Brède et sortir comme pour se rendre à Cadillac. Il fallait onduler sur quelques départementales à travers L’Abeilley et La Rivière avant de bifurquer sur la gauche pour entrer en Sauternes près de Bommes, dans un grand domaine où trônait, fier et grave, le Château de la Tour Blanche. Ce domaine, qui produisait, avec de la pourriture, un premier cru classé depuis un siècle et demi, avait été légué par son propriétaire à l’Etat français un peu avant la Grande Guerre, à la condition qu’il fut créé sur place une école de viticulture et de vinification, ce dont s’acquittât Le Ministère de l’Agriculture en ouvrant une école d’œnologie et de métiers viticoles pour les fils de la région. Et bien que je ne fusse pas un fils de l’Aquitaine, loin s’en faut, c’est là, selon toute vraisemblance, que j’allais poursuivre mes études pour devenir œnologue, dès qu’à Montjoie[1], j’en aurai fini avec la rhétorique[2].
Je le savais, mon père avait déjà parlé de moi au maître de chai.
J’étais si exalté par cette perspective que j’en avais fait le serment : à  peine rentré de France, on pouvait me demander ce qu’on voulait, me faire faire les pires corvées, me les faire répéter encore et encore jusqu’au petit matin, jusqu’à la perfidie. Je n’aurai pas hésité un instant. Je me serais soumis. De toutes façons, bientôt, très bientôt je serai en terres meilleures. J’étais déjà en pleine prophétie et j’avais bien l’heur de lui plaire.
Je goûtai à pleine bouche, tant que je pus, de ce bel augure. J’en bus jusqu’à l’ivresse. Je respirais heureux et libre sous les doux auspices qui prenaient maintenant la couleur du vin. Je n’avais pas vu que sous la teinte de velours incarnat, il y avait aussi celle plus obscure du sang. Mon sang, celui-là même qui allait troquer ces oracles dionysiaques pour d’autres plus figurés.
Comme le temps allait être long entre la poésie[3] et la Boétie, pensai-je. Je ne savais pas encore, le moment venu, que je réinventerais le discours de la servitude volontaire pour m’éloigner de ce legs et me livrer, tendre et à demi résolu, dans le sillon licencieux de la pratique d’un avocat qui me mènerait, oblique et tortueux, sur le chemin du droit.



[1] Institut Montjoie à Uccle, Bruxelles.
[2] Sixième et dernière année du cycle des études secondaires dans le système éducatif belge. L’équivalent du bac français.
[3] Cinquième année du cycle des études secondaires dans le système éducatif belge. 

LT40

-VII-
Le cœur plus léger que jamais, la tête remplie à ras bord de lendemains qui chantent, affalé sur le siège en skaï du LT40, raidi par endroits, la tête toujours penchée contre la vitre, je voyais, dans la sombreur propice des cabines, défiler les sourires tout juste convenables et les bouches entr’ouvertes, figées sur des appels venus tout droit du fond de l’ennui. J’avais l’esprit ailleurs.  Plutôt que de s’élever, mon regard se frottait au flanc graisseux des portières, frôlait les bas de caisse tubulaires, s’emballait au rythme hypnotique du défilé un peu mat des vingt-deux pouces en pleine ardeur, puis dans la fente qui sépare le cargo du tracteur, s’affolait dans l’éclat vertical et aveuglant d’un jour embrouillé de câbles et de cylindres en métal perforé, avant de trotter, troublé et sans hâte, sur le lettrage suggestif des containers bariolés. Je voyais passer, en songe-creux, le long convoi des noms évocateurs dans toutes les polices du monde, tantôt fines et élégantes, tantôt épaisses et colorées, parfois penchées et gauches, mais toujours pour annoncer, comme un carré, deux sans atout, sans rien dévoiler, le prodige du voyage…
Nous quittions le bordelais, chargés de caisses précieuses qui répandaient jusque dans la cabine un parfum de sciure et de jeune chêne. Le fourgon qui avait pris du lest sur l’arrière-train avait enfin regagné un peu de prestance. Il faisait crisser discrètement ses doubles pneumatiques dans les longues courbes et s’élançait tant qu’il pouvait, pesant et droit, sur les chaussées goudronnées de France comme la limousine blindée d’un chef d’Etat.
Nous roulions depuis quelques heures déjà et avions laissé derrière nous le verdoyant Limousin quand mon père se mit à parler. Il disait à mots couverts des choses sur le métier, sur son avenir, sur les vins que nous avions dégustés, les perles qu’il avait débusquées. Mon père savait ce que parler veut dire et il ne sortait de son mutisme que pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce jour-là, il était fier et allègre. Il y avait de la lumière dans chacune des paroles qu’il prononçait, une clarté qui me faisait grandir. Dans l’écho de ses mots, je me sentais devenir un homme. Je l’ai écouté sans l’interrompre. Les camions pouvaient bien passer par centaines. 

LT40

-VIII-
Le matin, après une brève nuit hantée par les râles ronflants de mon père et mes vaines tentatives pour trouver le sommeil dans le confort spartiate du LT, nous finîmes par rejoindre Mâcon. Sans dire un mot, nous l’avions dépassée, abandonnée aux sommaires signalisations des pancartes réfléchissantes de la nationale déserte pour continuer notre chemin, un peu engourdis dans la roseur matinale jusqu’à Chalon sur Saône et les insignes parages des Montrachets, avant d’entrer finalement dans Beaune. Nous y prîmes, perclus de sommeil, un café laiteux au comptoir d’une buvette aux forts effluves de savon noir. Sa vitrine se situait tout juste en face d’une imposante bâtisse un peu sombre dont la toiture était maillée de chevrons obliques qui formaient des losanges enluminés par le soleil bas des Nuits. Ensuite, nous nous lançâmes vers Dijon. C’était près de là que nous nous rendions, un peu plus au Sud, quelque part entre Nuits-Saint-Georges et Gevrey-Chambertin. Sur la route des grands crus, bordée de vignobles tous plus illustres les uns que les autres, mon père se penchait parfois de mon côté pour désigner du doigt, par-delà le pare-brise souillé par quelques dépouilles nocturnes, des petits villages lointains et ramassés, des hameaux lovés dans les bois, des châteaux médiévaux aux noms de clos qui abritaient les confréries de chevaliers taste-vins, quelques rochers pointus et solitaires, braqués vers le ciel depuis le Jurassique et des flèches qui sortaient de derrière des pentes rognées à l’opinel comme pour s’élancer vers la lune. Il me montrait, en prenant des pauses solennelles: Aloxe-Corton, Ladoix, Corgoloin, Comblanchien et tous ces lieux dont j’ai oublié le nom, avec leurs coteaux verdoyants et impeccablement peignés, traversés de raies bien nettes et qui coulaient doucement vers tous les azimuts. Il me faisait voir de loin la Côte d’Or et évoquait en murmure les autres, celles qui portaient la majuscule, toutes striées du talent séculaire qui les faisaient s’entrecouper en douce, sans heurt. Devant mes yeux couraient sereins des hectares de vigne admirablement taillée et malgré toute mon alerte, il était des lieux que je n’étais pas parvenu à distinguer dans l’empressement presque dévot que mon père avait à me les montrer. Ces lieux allaient pour moi rester, dans le grand défilé des arrières-côtes, des noms repus de mystère. Je me souviens ainsi d’une haute croix de pierre perdue au milieu de rien, effilée comme une sculpture de Giacometti. Plus tard, j’ai su que c’était là, la Romanée.
Sans prévenir, mon père fit une brusque halte sur la route. Il freina si fort que sa précieuse cargaison bordelaise vint frapper lourdement contre la cloison en bois de la cabine. Il se mit de côté et je le vis qui cherchait nerveusement quelque chose sur le versant qui nous faisait de l’ombre. Moi, je ne voyais rien qu’un tracteur toussotant, étrangement haut et étroit qui descendait la pente en se faufilant dans les rangées de ceps pour en décapiter sans pitié les bourres aériennes et diaphanes. Mon père bondit hors de la camionnette et à grand renfort de gestes, fit signe au chauffeur du tracteur. Un peu éberlué, celui-ci fit mine d’interrompre son travail et vint nous rejoindre dans le fossé. Je vis alors descendre un homme entre deux âges, plus jeune que vieux, le visage buriné par le labeur au grand air. C’était un fermier corpulent et bien charpenté avec des avant-bras plus épais que mes cuisses que venaient achever des mains larges comme des pelles de cantonnier. J’eu peine à le croire, c’était lui, l’homme que cherchait mon père, celui qu’il était venu voir tout exprès, ici dans le bourguignon. Il avait dans ses caves quelques barriques dont on disait jusqu’à Bruxelles qu’elles contenaient un nectar tout bonnement ahurissant et qui promettait d’éblouir le palais affûté de mon père. Nous le laissâmes finir d’ébourgeonner les pieds de gamay et de césar. Il était venu aussi pour préparer la vendange en vert et en profitait pour repérer sur pied les grappes malingres qui allaient être sacrifiées sur l’autel de l’excellence. Nous nous accordâmes avec un enthousiasme revigorant pour une visite de ses chais, le lendemain matin. Sans autre palabre, il enfourchât son engin et nous quittât, dans un geyser de fumée noire, le visage traversé par un sourire franc comme l’est celui d’un enfant. Moi, j’étais sûr que c’était la terre qui lui donnait ce sourire gaillard et je replongeai aussitôt dans mes rêveries infusées de chlorure de vinyle. 

LT40

-IX-
Quand l’aube finit par céder ses pâleurs métalliques à la vigueur du jour, nous étions un peu en avance devant le portail verdi du domaine. On nous fit entrer et on nous conduisit sans transition dans la fraîcheur des chais où notre homme nous attendait allègre et vif, une grosse pipette de verre dans une main, trois petits verres à pied tout maculés de doigts, dans l’autre.
-Par quoi commence-t-on ?- lançât-il.
-Je vous garde le meilleur pour la fin- jugeât-il bon d’ajouter.
Pour ne pas affecter notre palais, nous n’avions rien pris au petit-déjeuner qu’un peu d’eau, si bien qu’à jeun, lorsque j’eu pour la première fois dans la bouche une verte goulée de Chambertin, j’en oubliai le nom de mes ancêtres et me laissai déniaiser le palais entre les crus et les fûts jusqu’à ce que la gêne mièvre et un peu fade de mon enfance me quittât pour de bon. J’avais adroitement dénigré l’aligoté et je tendais maintenant, raide et sans vergogne, le bras pour réclamer encore de ce puissant breuvage. On me servait le vin précieux en riant, un rien plus que le doigt d’usage et quand je repense à ceux de ce vigneron qui me pourvoyait, j’en suis encore tout étourdi.
Après, ce fut le voyage au pays des merveilles et j’allai frapper à toutes les portes sans mollir. Ainsi, je passai des griottes aux charmes en passant par la chapelle en me délectant de leur vigoureux caractère. Je me faisais débourrer en finesse par un Vougeot de dessous la roche dont les attributs prodigieux n’étaient pas moins flatteurs que ceux du Grand-Echezaux qu’on me servit juste après. Je goûtais désormais les Pommards et les Cortons par lampées, avide comme si je devais remplir dans l’urgence toute la bibliothèque de mes papilles linguales pour le reste de ma vie. Puis, on me fit plonger dans les blancs et c’est bienvenu que je pénétrai en terres de Batard, de Chassagne et de Chambolle. Me voyant chanceler, on tentât brièvement mais en vain de me faire les hommages des Musigny et des non moins illustres Puligny à la robe de vermeil assombri. J’étais alors dans un tel état d’ébriété qu’il était devenu impossible de me dégriser, je ne sus donc jamais rien des Montrecul que d’un geste flou, j’avais congédiés.
Je faisais une entrée triomphale dans ma vie future et même la tête allégée et conquise avec impudence et sans ménagement par les savants éthyles, il me semblât que je pouvais mourir dans l’instant. Je venais de connaître les tanins du bonheur ultime.
J’ajoute que je ne sus jamais comment ce jour-là, à l’hôtel, je fis pour regagner ma chambre. 

LT40

-X-
Les caisses de Saint-Emilion, de Pauillac et de Graves des premiers jours étaient maintenant enfouies sous un casse-tête d’étroits cartons bruns et blancs savamment disposés pour entrer dans le LT. Il avait fallu s’y reprendre à trois fois pour charger les deux palettes dont nous avions pris livraison, à la nuit tombante.
Mon père avait insisté pour qu’au premier abord, on ne puisse pas voir les inscriptions qui avaient été faites à la main sur le flanc des emballages. Elles concernaient en plus du millésime, les appellations en abrégé, le plus souvent réduites aux noms obscurs des climats. Il redoutait qu’à la frontière on lui fît éventrer un carton de Pommard du meilleur nom et me fit disposer, en prévision du pire, les appellations village tout autour des meilleurs crus, en rempart contre les usages douaniers.
Rendus anonymes par mes efforts répétés et surtout cet acharnement indéfectible à me soumettre aux injonctions paternelles, les cartons étaient maintenant empilés dans le secret de leur précieux contenu. Rien ne laissait plus deviner de l’extérieur qu’ils renfermaient des vins de primeur stupéfiants de promesses, des crus par douzaines et de robustes merveilles que mon père allait continuer d’élever dans ses caves exigües avant de les révéler, au compte-goutte, à un public trié sur le volet.
Cette perspective devait le rendre heureux car je le voyais sourire en claquant les portes du fourgon. C’était rare, mon père était radieux et moi, je l’étais plus encore de le voir ainsi.
Il semblait déjà ne plus s’inquiéter de reporter au mois d’août ses rendez-vous en Alsace. Pour ma part, je n’étais pas fâché qu’il ait pris la décision de remettre cette partie du voyage à plus tard. J’étais même soulagé à l’idée que l’on ne tenterait pas cette fois de sinuer par les brumeux cols vosgiens pour nous rendre dans l’immédiat voisinage de Mulhouse et de Colmar. Tous les étés, nous devions traverser cette région, et à chaque fois, je me sentais agité par la même déconcertante alarme. En fait, je ne recommençais de respirer que lorsque notre embarcation quittait l’autoroute et prenait la courbe un peu vive qui menait au grand parking près de Chiasso, bien après que nous ayons laissé au seul cadre de la lunette arrière toute tachée du minibus, le profil majestueux, et pour moi presque autant nauséeux, des montagnes de Suisse.
C’était une aire de repos large et spacieuse avec des toilettes immaculées et surtout un tunnel qui passait dessous les voies et conduisait de l’autre côté vers une autre aire de stationnement. Là, dans ce sombre boyau métallique dont les parois étaient toutes ondulées, j’avais, avec mon frère, gravé notre nom dans l’épaisse croûte de peinture avant de ressortir, coupable et jubilant dans l’air tiède qui nous venait directement d’Italie.
 
Après une semaine de voyage, mon père et moi remontions fourbus et lourds vers le Nord. La nationale que nous avions empruntée nous faisait traverser Langres et contourner Val-de-Meuse avant de courir, ventre à terre, sans serpenter dans l’axe du soleil mosellan jusqu’à Metz et Thionville pour nous nous livrer, surchargés et rompus aux portes de Luxembourg. Là, à peine avait-on prononcé le nom du Grand-duché que déjà était-on sorti de ses frontières.
La cargaison intacte, toujours aussi parfaitement disposée, nous glissions très précautionneusement dans la grande descente de Bastogne vers cette large clairière fraîchement déboisée où nous allions faire une brève halte au milieu des grandes flaques brunes et des camions hâtivement délaissés aux limons du parking pour un cornet de frites bien grasses.
Les frites sur la nationale quatre, je m’en souviens comme si c’était hier ; elles annonçaient la fin du voyage.
C’était le lieu que mon père avait choisi en guise d’épilogue à notre périple car il ne prononçât plus un seul mot jusqu’à ce que nous arrivâmes devant la vitrine colorée de la boutique où s’affairaient encore mes sœurs dans des parfums mêlés d’angoisses, de framboises et de fraises des bois.
Le ravissement du matin semblait l’avoir quitté brutalement lorsqu’il avait failli enliser le LT dans une ornière bourbeuse en regagnant la nationale. Ses petits pneus gras avaient laissé sur la route une trace redoublée par l’effort et celui de mon goût un peu coupable pour les nourritures prestes et faciles.
Aussi je me tus. Je me laissai pénétrer par le silence de mon père et bientôt, je l’entendis, dans le vacarme de ma pensée mêlé à celui de la cabine, m’assurer qu’il avait fait bien plus que son devoir de père en ouvrant pour moi les portes d’un avenir aussi prospère que prestigieux.
Je le savais et je lui en suis encore infiniment reconnaissant.


-Fin-

Dedans les murs...



« Pas vu, pas pris »



Elle est assise à la table de la cuisine, elle épluche les légumes pour le repas du soir quand une agitation retentit dans le corridor. Elle se penche sur sa chaise pour inspecter doù provient le remue-ménage. Un éclair la traverse de part en part au point qu’elle manque de tomber quand elle reconnaît le gros sac de voyage qui jonche le tapis du hall dentrée. Cest celui de son fils.



ELLE. - Tu pars? …  Tu mas pourtant promis de rester jusquà la Toussaint. Que vas-tu donc chercher sur les routes ? Dehors, cest plein de détraqués à laffut, des dégénérés en tous genres qui nattendent que loccasion. On en parle presque tous les jours à la télé. Tu es si jeune, rien que de timaginer seul, là dehors, dans la nuit, jen ai lestomac tout retourné. Tu es si beau, mon fils, si fragile. On te prend toujours pour une fille. Le portrait craché de ta pauvre sœur. Dieu ait son âme. Pourquoi faut-il que tu partes ? Tu tennuies avec moi, tu nes pas heureux ici ? Que te manque-t-il ? Je ne toffre pas tout ce que tu désires ? Tu veux faire mourir ta mère, cest ça ? Ça ne métonne pas au fond, tu as toujours eu le goût de la liberté. La même maladie que ton père, si tu veux que je te dise. Jaurais du men douter. Ce sang qui coule dans vos veines, cest du mauvais sang et votre semence, de la graine de damné. Personne ne vous résiste et puis vient l’ombre. Vous avez le feu. Ce feu haïssable qui a complètement consumé ta sœur du dedans, je nai rien pu faire... Jétais là, impuissante et sotte jour et nuit, pendant quelle, elle se perdait. Ah ton père ! Il ma bien eue. Il était tellement beau lui aussi. Il savait parler aux gensRien que des sornettes! Au début, je n’en croyais pas mes oreilles, jétais au paradis. Il ne ma pas fallu longtemps pour déchanter, un matin, sans dire un mot, il est parti. A force de trainer sur les docks, il sest fait embarquer sur un cargo, La Bonne Souffrance, à ce quon m’a dit. Une histoire louche.  Et toi, tu files le même coton… Tiens, quand on habitait près du port, tu navais pas quinze ans que tu traînais déjà, jusque tard, près de la caserne. Je nai jamais très bien su ce que tu allais y faire mais jai ma petite idée là-dessus et ce nest pas bien joli, tu peux me croire. Tu ne sais pas combien de fois je me suis éveillée en pleine nuit. Jallais voir dans ta chambre, et presque toujours, tu nétais pas encore rentré. Chaque fois, jétais morte dinquiétude, jai imploré Marie, je lai même suppliée de te clouer au lit avec un sale truc, si tu veux savoir Elle ne ma pas écoutée, bien entendu.  Et ces amis que tu as ! Toujours des nouveaux! Chaque fois, cest pire. Où vas-tu les chercher, tu peux me le dire? … On raconte des choses sur toi, tu sais, dans le quartier. Et moi, je dois me taire et écouter ces choses laides que lon dit à ton sujet. Je fais la grande dame, je reste droite mais dedans, je meffondre chaque fois... Ça  me réduit en bouillie. Pourquoi ? Quai-je bien pu faire pour mériter ça ?


LUI. - Ne te fais pas de soucis, mère. Dehors, ce nest pas si grave. Ici jétouffe. Jai besoin dair. Ce nest pas de ta faute, cest peut-être même ce quil y a de mieux pour nous tous. Ne te fais pas de mauvais sang. Je suis prudent. Il faut que jy aille maintenant Je tappelle, d’accord ? 


Alors quil enfile son blouson dans un geste vif, sur le puissant rebondi que forme le haut de sa fesse gauche, elle aperçoit un tatouage tout frais, encore rosi par le travail. Quatre mots sont gravés dans sa chair : 
Pas vu, pas pris.