mardi 6 septembre 2011

LT40

-VIII-
Le matin, après une brève nuit hantée par les râles ronflants de mon père et mes vaines tentatives pour trouver le sommeil dans le confort spartiate du LT, nous finîmes par rejoindre Mâcon. Sans dire un mot, nous l’avions dépassée, abandonnée aux sommaires signalisations des pancartes réfléchissantes de la nationale déserte pour continuer notre chemin, un peu engourdis dans la roseur matinale jusqu’à Chalon sur Saône et les insignes parages des Montrachets, avant d’entrer finalement dans Beaune. Nous y prîmes, perclus de sommeil, un café laiteux au comptoir d’une buvette aux forts effluves de savon noir. Sa vitrine se situait tout juste en face d’une imposante bâtisse un peu sombre dont la toiture était maillée de chevrons obliques qui formaient des losanges enluminés par le soleil bas des Nuits. Ensuite, nous nous lançâmes vers Dijon. C’était près de là que nous nous rendions, un peu plus au Sud, quelque part entre Nuits-Saint-Georges et Gevrey-Chambertin. Sur la route des grands crus, bordée de vignobles tous plus illustres les uns que les autres, mon père se penchait parfois de mon côté pour désigner du doigt, par-delà le pare-brise souillé par quelques dépouilles nocturnes, des petits villages lointains et ramassés, des hameaux lovés dans les bois, des châteaux médiévaux aux noms de clos qui abritaient les confréries de chevaliers taste-vins, quelques rochers pointus et solitaires, braqués vers le ciel depuis le Jurassique et des flèches qui sortaient de derrière des pentes rognées à l’opinel comme pour s’élancer vers la lune. Il me montrait, en prenant des pauses solennelles: Aloxe-Corton, Ladoix, Corgoloin, Comblanchien et tous ces lieux dont j’ai oublié le nom, avec leurs coteaux verdoyants et impeccablement peignés, traversés de raies bien nettes et qui coulaient doucement vers tous les azimuts. Il me faisait voir de loin la Côte d’Or et évoquait en murmure les autres, celles qui portaient la majuscule, toutes striées du talent séculaire qui les faisaient s’entrecouper en douce, sans heurt. Devant mes yeux couraient sereins des hectares de vigne admirablement taillée et malgré toute mon alerte, il était des lieux que je n’étais pas parvenu à distinguer dans l’empressement presque dévot que mon père avait à me les montrer. Ces lieux allaient pour moi rester, dans le grand défilé des arrières-côtes, des noms repus de mystère. Je me souviens ainsi d’une haute croix de pierre perdue au milieu de rien, effilée comme une sculpture de Giacometti. Plus tard, j’ai su que c’était là, la Romanée.
Sans prévenir, mon père fit une brusque halte sur la route. Il freina si fort que sa précieuse cargaison bordelaise vint frapper lourdement contre la cloison en bois de la cabine. Il se mit de côté et je le vis qui cherchait nerveusement quelque chose sur le versant qui nous faisait de l’ombre. Moi, je ne voyais rien qu’un tracteur toussotant, étrangement haut et étroit qui descendait la pente en se faufilant dans les rangées de ceps pour en décapiter sans pitié les bourres aériennes et diaphanes. Mon père bondit hors de la camionnette et à grand renfort de gestes, fit signe au chauffeur du tracteur. Un peu éberlué, celui-ci fit mine d’interrompre son travail et vint nous rejoindre dans le fossé. Je vis alors descendre un homme entre deux âges, plus jeune que vieux, le visage buriné par le labeur au grand air. C’était un fermier corpulent et bien charpenté avec des avant-bras plus épais que mes cuisses que venaient achever des mains larges comme des pelles de cantonnier. J’eu peine à le croire, c’était lui, l’homme que cherchait mon père, celui qu’il était venu voir tout exprès, ici dans le bourguignon. Il avait dans ses caves quelques barriques dont on disait jusqu’à Bruxelles qu’elles contenaient un nectar tout bonnement ahurissant et qui promettait d’éblouir le palais affûté de mon père. Nous le laissâmes finir d’ébourgeonner les pieds de gamay et de césar. Il était venu aussi pour préparer la vendange en vert et en profitait pour repérer sur pied les grappes malingres qui allaient être sacrifiées sur l’autel de l’excellence. Nous nous accordâmes avec un enthousiasme revigorant pour une visite de ses chais, le lendemain matin. Sans autre palabre, il enfourchât son engin et nous quittât, dans un geyser de fumée noire, le visage traversé par un sourire franc comme l’est celui d’un enfant. Moi, j’étais sûr que c’était la terre qui lui donnait ce sourire gaillard et je replongeai aussitôt dans mes rêveries infusées de chlorure de vinyle. 

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