mardi 6 septembre 2011

LT40

-IX-
Quand l’aube finit par céder ses pâleurs métalliques à la vigueur du jour, nous étions un peu en avance devant le portail verdi du domaine. On nous fit entrer et on nous conduisit sans transition dans la fraîcheur des chais où notre homme nous attendait allègre et vif, une grosse pipette de verre dans une main, trois petits verres à pied tout maculés de doigts, dans l’autre.
-Par quoi commence-t-on ?- lançât-il.
-Je vous garde le meilleur pour la fin- jugeât-il bon d’ajouter.
Pour ne pas affecter notre palais, nous n’avions rien pris au petit-déjeuner qu’un peu d’eau, si bien qu’à jeun, lorsque j’eu pour la première fois dans la bouche une verte goulée de Chambertin, j’en oubliai le nom de mes ancêtres et me laissai déniaiser le palais entre les crus et les fûts jusqu’à ce que la gêne mièvre et un peu fade de mon enfance me quittât pour de bon. J’avais adroitement dénigré l’aligoté et je tendais maintenant, raide et sans vergogne, le bras pour réclamer encore de ce puissant breuvage. On me servait le vin précieux en riant, un rien plus que le doigt d’usage et quand je repense à ceux de ce vigneron qui me pourvoyait, j’en suis encore tout étourdi.
Après, ce fut le voyage au pays des merveilles et j’allai frapper à toutes les portes sans mollir. Ainsi, je passai des griottes aux charmes en passant par la chapelle en me délectant de leur vigoureux caractère. Je me faisais débourrer en finesse par un Vougeot de dessous la roche dont les attributs prodigieux n’étaient pas moins flatteurs que ceux du Grand-Echezaux qu’on me servit juste après. Je goûtais désormais les Pommards et les Cortons par lampées, avide comme si je devais remplir dans l’urgence toute la bibliothèque de mes papilles linguales pour le reste de ma vie. Puis, on me fit plonger dans les blancs et c’est bienvenu que je pénétrai en terres de Batard, de Chassagne et de Chambolle. Me voyant chanceler, on tentât brièvement mais en vain de me faire les hommages des Musigny et des non moins illustres Puligny à la robe de vermeil assombri. J’étais alors dans un tel état d’ébriété qu’il était devenu impossible de me dégriser, je ne sus donc jamais rien des Montrecul que d’un geste flou, j’avais congédiés.
Je faisais une entrée triomphale dans ma vie future et même la tête allégée et conquise avec impudence et sans ménagement par les savants éthyles, il me semblât que je pouvais mourir dans l’instant. Je venais de connaître les tanins du bonheur ultime.
J’ajoute que je ne sus jamais comment ce jour-là, à l’hôtel, je fis pour regagner ma chambre. 

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