-IX-
Quand l’aube finit par
céder ses pâleurs métalliques à la vigueur du jour, nous étions un peu en
avance devant le portail verdi du domaine. On nous fit entrer et on nous
conduisit sans transition dans la fraîcheur des chais où notre homme nous
attendait allègre et vif, une grosse pipette de verre dans une main, trois
petits verres à pied tout maculés de doigts, dans l’autre.
-Par quoi
commence-t-on ?- lançât-il.
-Je vous garde le
meilleur pour la fin- jugeât-il bon d’ajouter.
Pour ne pas affecter
notre palais, nous n’avions rien pris au petit-déjeuner qu’un peu d’eau, si
bien qu’à jeun, lorsque j’eu pour la première fois dans la bouche une verte
goulée de Chambertin, j’en oubliai le nom de mes ancêtres et me laissai
déniaiser le palais entre les crus et les fûts jusqu’à ce que la gêne mièvre et
un peu fade de mon enfance me quittât pour de bon. J’avais adroitement dénigré
l’aligoté et je tendais maintenant, raide et sans vergogne, le bras pour
réclamer encore de ce puissant breuvage. On me servait le vin précieux en
riant, un rien plus que le doigt d’usage et quand je repense à ceux de ce
vigneron qui me pourvoyait, j’en suis encore tout étourdi.
Après, ce fut le
voyage au pays des merveilles et j’allai frapper à toutes les portes sans
mollir. Ainsi, je passai des griottes aux charmes en passant par la chapelle en
me délectant de leur vigoureux caractère. Je me faisais débourrer en finesse
par un Vougeot de dessous la roche dont les attributs prodigieux n’étaient pas
moins flatteurs que ceux du Grand-Echezaux qu’on me servit juste après. Je
goûtais désormais les Pommards et les Cortons par lampées, avide comme si je
devais remplir dans l’urgence toute la bibliothèque de mes papilles linguales
pour le reste de ma vie. Puis, on me fit plonger dans les blancs et c’est
bienvenu que je pénétrai en terres de Batard, de Chassagne et de Chambolle. Me
voyant chanceler, on tentât brièvement mais en vain de me faire les hommages
des Musigny et des non moins illustres Puligny à la robe de vermeil assombri.
J’étais alors dans un tel état d’ébriété qu’il était devenu impossible de me
dégriser, je ne sus donc jamais rien des Montrecul que d’un geste flou, j’avais
congédiés.
Je faisais une entrée
triomphale dans ma vie future et même la tête allégée et conquise avec
impudence et sans ménagement par les savants éthyles, il me semblât que je
pouvais mourir dans l’instant. Je venais de connaître les tanins du bonheur
ultime.
J’ajoute que je ne sus
jamais comment ce jour-là, à l’hôtel, je fis pour regagner ma chambre.
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