mardi 6 septembre 2011

LT40

-VII-
Le cœur plus léger que jamais, la tête remplie à ras bord de lendemains qui chantent, affalé sur le siège en skaï du LT40, raidi par endroits, la tête toujours penchée contre la vitre, je voyais, dans la sombreur propice des cabines, défiler les sourires tout juste convenables et les bouches entr’ouvertes, figées sur des appels venus tout droit du fond de l’ennui. J’avais l’esprit ailleurs.  Plutôt que de s’élever, mon regard se frottait au flanc graisseux des portières, frôlait les bas de caisse tubulaires, s’emballait au rythme hypnotique du défilé un peu mat des vingt-deux pouces en pleine ardeur, puis dans la fente qui sépare le cargo du tracteur, s’affolait dans l’éclat vertical et aveuglant d’un jour embrouillé de câbles et de cylindres en métal perforé, avant de trotter, troublé et sans hâte, sur le lettrage suggestif des containers bariolés. Je voyais passer, en songe-creux, le long convoi des noms évocateurs dans toutes les polices du monde, tantôt fines et élégantes, tantôt épaisses et colorées, parfois penchées et gauches, mais toujours pour annoncer, comme un carré, deux sans atout, sans rien dévoiler, le prodige du voyage…
Nous quittions le bordelais, chargés de caisses précieuses qui répandaient jusque dans la cabine un parfum de sciure et de jeune chêne. Le fourgon qui avait pris du lest sur l’arrière-train avait enfin regagné un peu de prestance. Il faisait crisser discrètement ses doubles pneumatiques dans les longues courbes et s’élançait tant qu’il pouvait, pesant et droit, sur les chaussées goudronnées de France comme la limousine blindée d’un chef d’Etat.
Nous roulions depuis quelques heures déjà et avions laissé derrière nous le verdoyant Limousin quand mon père se mit à parler. Il disait à mots couverts des choses sur le métier, sur son avenir, sur les vins que nous avions dégustés, les perles qu’il avait débusquées. Mon père savait ce que parler veut dire et il ne sortait de son mutisme que pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce jour-là, il était fier et allègre. Il y avait de la lumière dans chacune des paroles qu’il prononçait, une clarté qui me faisait grandir. Dans l’écho de ses mots, je me sentais devenir un homme. Je l’ai écouté sans l’interrompre. Les camions pouvaient bien passer par centaines. 

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