-VII-
Le cœur plus léger que
jamais, la tête remplie à ras bord de lendemains qui chantent, affalé sur le
siège en skaï du LT40, raidi par endroits, la tête toujours penchée contre la
vitre, je voyais, dans la sombreur propice des cabines, défiler les sourires tout
juste convenables et les bouches entr’ouvertes, figées sur des appels venus
tout droit du fond de l’ennui. J’avais l’esprit ailleurs. Plutôt que de s’élever, mon regard se
frottait au flanc graisseux des portières, frôlait les bas de caisse tubulaires,
s’emballait au rythme hypnotique du défilé un peu mat des vingt-deux pouces en
pleine ardeur, puis dans la fente qui sépare le cargo du tracteur, s’affolait
dans l’éclat vertical et aveuglant d’un jour embrouillé de câbles et de
cylindres en métal perforé, avant de trotter, troublé et sans hâte, sur le
lettrage suggestif des containers bariolés. Je voyais passer, en songe-creux,
le long convoi des noms évocateurs dans toutes les polices du monde, tantôt
fines et élégantes, tantôt épaisses et colorées, parfois penchées et gauches,
mais toujours pour annoncer, comme un carré, deux sans atout, sans rien
dévoiler, le prodige du voyage…
Nous quittions le
bordelais, chargés de caisses précieuses qui répandaient jusque dans la cabine
un parfum de sciure et de jeune chêne. Le fourgon qui avait pris du lest sur
l’arrière-train avait enfin regagné un peu de prestance. Il faisait crisser
discrètement ses doubles pneumatiques dans les longues courbes et s’élançait
tant qu’il pouvait, pesant et droit, sur les chaussées goudronnées de France
comme la limousine blindée d’un chef d’Etat.
Nous roulions depuis
quelques heures déjà et avions laissé derrière nous le verdoyant Limousin quand
mon père se mit à parler. Il disait à mots couverts des choses sur le métier,
sur son avenir, sur les vins que nous avions dégustés, les perles qu’il avait
débusquées. Mon père savait ce que parler veut dire et il ne sortait de son
mutisme que pour dire ce qu’il avait sur le cœur. Ce jour-là, il était fier et
allègre. Il y avait de la lumière dans chacune des paroles qu’il prononçait,
une clarté qui me faisait grandir. Dans l’écho de ses mots, je me sentais
devenir un homme. Je l’ai écouté sans l’interrompre. Les camions pouvaient bien
passer par centaines.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire