-II-
Quand est venu le
premier soir, nous nous arrêtâmes dans une sorte de relais en contrebas d’une
départementale de grosse affluence, un hôtel fréquenté par des camionneurs,
avec au devant, un parking énorme où sommeillaient en silence une file de poids
lourds rutilants matis par la route. L’air frissonnait au dessus des cabines
comme pour rappeler la chaleur intense du jour. Mon père avait parqué le LT40
près de l’un de ces titans endormis et, en sortant, il avait claqué la portière
avec un bruit qui semblait dire: « Assez pour un seul jour ».
Depuis la fenêtre de
la chambre qui donnait sur l’esplanade du parking, je voyais, au milieu des
bâches et des containers assombris, le profil raccourci de notre camionnette
qui m’envoyait le reflet égrotant d’une lanterne jaunie à travers le branchage
frémissant d’un platane. Je recevais ses signaux ternis sans me départir de mon
sourire alors que mon père effondré remplissait la pièce de ronflements
crescendo rivalisant avec l’odeur de friture qui montait des cuisines.
En passant, accoudés
au comptoir, j’avais aperçu quelques routiers ventrus portant moustache, le
visage penché sur des cassolettes plantureuses qu’ils vidaient de la main
gauche en fixant impassiblement un minuscule poste de télévision pendu juste
au-dessus de la porte des toilettes. J’étais sale. Je me sentais souillé par
des kilomètres de macadam. La chambre aux teintes étranges, où tout semblait
avoir été bruni par la solitude des transhumants, ne comportait pas de salle de
bains. Tout juste avait-elle un lavabo à la française avec deux robinets. Un
pour l’eau chaude et l’autre pour la froide, ainsi qu’une serviette racornie et
toute rêche dont j’aurai voulu qu’elle restât silencieuse sur son passé peu
vertueux, et qui, comme pour annoncer le supplice, pendait à un clou, en
expiation de ses fautes.
En grimpant à l’étage,
sur le palier, j’avais du passer devant la salle d’eau. Une petite pièce dont
la porte de verre dépoli d’un jaunâtre douteux laissait entrevoir des ombres
épaisses et s’échapper des bruits d’eau qui coule, d’éructation virile et d’autres
grognements suspects. Si je comptais me départir de ma crasse, c’est là qu’il
allait falloir que je me lave. Cette idée me rendait livide d’effroi et en même
temps, comme dans la citation de Tolstoï, un éclair de péril me remplissait les
veines de bravoure. Du courage, il en aurait fallu un rien de plus pour que je
pousse la porte au vitrail pisseux. Au lieu de cela, après m’être torturé
l’esprit en vaines hésitations, planté dans la cage de l’escalier avec ma
serviette entre les mains, vaincu, je finis par regagner la chambre pour me
glisser, tout collant, dans les draps un peu moites du grand lit matrimonial
qui respirait depuis longtemps maintenant au rythme ample et sonore du sommeil
de mon père. Une mesure à laquelle je tentais, en vain, d’aligner la mienne
avant que la route finisse par m’engloutir à mon tour.
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