mardi 6 septembre 2011

LT40

-II-
Quand est venu le premier soir, nous nous arrêtâmes dans une sorte de relais en contrebas d’une départementale de grosse affluence, un hôtel fréquenté par des camionneurs, avec au devant, un parking énorme où sommeillaient en silence une file de poids lourds rutilants matis par la route. L’air frissonnait au dessus des cabines comme pour rappeler la chaleur intense du jour. Mon père avait parqué le LT40 près de l’un de ces titans endormis et, en sortant, il avait claqué la portière avec un bruit qui semblait dire: « Assez pour un seul jour ».
Depuis la fenêtre de la chambre qui donnait sur l’esplanade du parking, je voyais, au milieu des bâches et des containers assombris, le profil raccourci de notre camionnette qui m’envoyait le reflet égrotant d’une lanterne jaunie à travers le branchage frémissant d’un platane. Je recevais ses signaux ternis sans me départir de mon sourire alors que mon père effondré remplissait la pièce de ronflements crescendo rivalisant avec l’odeur de friture qui montait des cuisines.
En passant, accoudés au comptoir, j’avais aperçu quelques routiers ventrus portant moustache, le visage penché sur des cassolettes plantureuses qu’ils vidaient de la main gauche en fixant impassiblement un minuscule poste de télévision pendu juste au-dessus de la porte des toilettes. J’étais sale. Je me sentais souillé par des kilomètres de macadam. La chambre aux teintes étranges, où tout semblait avoir été bruni par la solitude des transhumants, ne comportait pas de salle de bains. Tout juste avait-elle un lavabo à la française avec deux robinets. Un pour l’eau chaude et l’autre pour la froide, ainsi qu’une serviette racornie et toute rêche dont j’aurai voulu qu’elle restât silencieuse sur son passé peu vertueux, et qui, comme pour annoncer le supplice, pendait à un clou, en expiation de ses fautes.
En grimpant à l’étage, sur le palier, j’avais du passer devant la salle d’eau. Une petite pièce dont la porte de verre dépoli d’un jaunâtre douteux laissait entrevoir des ombres épaisses et s’échapper des bruits d’eau qui coule, d’éructation virile et d’autres grognements suspects. Si je comptais me départir de ma crasse, c’est là qu’il allait falloir que je me lave. Cette idée me rendait livide d’effroi et en même temps, comme dans la citation de Tolstoï, un éclair de péril me remplissait les veines de bravoure. Du courage, il en aurait fallu un rien de plus pour que je pousse la porte au vitrail pisseux. Au lieu de cela, après m’être torturé l’esprit en vaines hésitations, planté dans la cage de l’escalier avec ma serviette entre les mains, vaincu, je finis par regagner la chambre pour me glisser, tout collant, dans les draps un peu moites du grand lit matrimonial qui respirait depuis longtemps maintenant au rythme ample et sonore du sommeil de mon père. Une mesure à laquelle je tentais, en vain, d’aligner la mienne avant que la route finisse par m’engloutir à mon tour. 

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