-VI-
Il était un château
que mon père affectionnait tout particulièrement. Pour s’y rendre, en partant
du quai de la Grave, là où précisément la nuit avait été si frugale, on devait
longer les très besogneux quais de la Monnaie et Sainte-Croix avant de sortir
de la ville par le boulevard des Frères Moga, abandonnant au lever du jour la Bastide-Blanche
et la côte de l’Empereur. Ensuite, vers le Sud-est, il fallait s’enferrer dans
un enchevêtrement de bretelles et de voies rapides avant de rejoindre
l’autoroute qui partait en direction de Toulouse. Là, il fallait suivre le
trafic qui désengorgeait la cité en passant aux abords de Martillac et La Brède
et sortir comme pour se rendre à Cadillac. Il fallait onduler sur quelques
départementales à travers L’Abeilley et La Rivière avant de bifurquer sur la
gauche pour entrer en Sauternes près de Bommes, dans un grand domaine où trônait,
fier et grave, le Château de la Tour Blanche. Ce domaine, qui produisait, avec
de la pourriture, un premier cru classé depuis un siècle et demi, avait été
légué par son propriétaire à l’Etat français un peu avant la Grande Guerre, à
la condition qu’il fut créé sur place une école de viticulture et de
vinification, ce dont s’acquittât Le Ministère de l’Agriculture en ouvrant une
école d’œnologie et de métiers viticoles pour les fils de la région. Et bien
que je ne fusse pas un fils de l’Aquitaine, loin s’en faut, c’est là, selon
toute vraisemblance, que j’allais poursuivre mes études pour devenir œnologue,
dès qu’à Montjoie[1], j’en aurai
fini avec la rhétorique[2].
Je le savais, mon père
avait déjà parlé de moi au maître de chai.
J’étais si exalté par cette
perspective que j’en avais fait le serment : à peine rentré de France, on pouvait me demander ce qu’on
voulait, me faire faire les pires corvées, me les faire répéter encore et
encore jusqu’au petit matin, jusqu’à la perfidie. Je n’aurai pas hésité un
instant. Je me serais soumis. De toutes façons, bientôt, très bientôt je serai
en terres meilleures. J’étais déjà en pleine prophétie et j’avais bien l’heur
de lui plaire.
Je goûtai à pleine
bouche, tant que je pus, de ce bel augure. J’en bus jusqu’à l’ivresse. Je
respirais heureux et libre sous les doux auspices qui prenaient maintenant la
couleur du vin. Je n’avais pas vu que sous la teinte de velours incarnat, il y
avait aussi celle plus obscure du sang. Mon sang, celui-là même qui allait
troquer ces oracles dionysiaques pour d’autres plus figurés.
Comme le temps allait
être long entre la poésie[3]
et la Boétie, pensai-je. Je ne savais pas encore, le moment venu, que je
réinventerais le discours de la servitude volontaire pour m’éloigner de ce legs
et me livrer, tendre et à demi résolu, dans le sillon licencieux de la pratique
d’un avocat qui me mènerait, oblique et tortueux, sur le chemin du droit.
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