mardi 6 septembre 2011

LT40

-VI-
Il était un château que mon père affectionnait tout particulièrement. Pour s’y rendre, en partant du quai de la Grave, là où précisément la nuit avait été si frugale, on devait longer les très besogneux quais de la Monnaie et Sainte-Croix avant de sortir de la ville par le boulevard des Frères Moga, abandonnant au lever du jour la Bastide-Blanche et la côte de l’Empereur. Ensuite, vers le Sud-est, il fallait s’enferrer dans un enchevêtrement de bretelles et de voies rapides avant de rejoindre l’autoroute qui partait en direction de Toulouse. Là, il fallait suivre le trafic qui désengorgeait la cité en passant aux abords de Martillac et La Brède et sortir comme pour se rendre à Cadillac. Il fallait onduler sur quelques départementales à travers L’Abeilley et La Rivière avant de bifurquer sur la gauche pour entrer en Sauternes près de Bommes, dans un grand domaine où trônait, fier et grave, le Château de la Tour Blanche. Ce domaine, qui produisait, avec de la pourriture, un premier cru classé depuis un siècle et demi, avait été légué par son propriétaire à l’Etat français un peu avant la Grande Guerre, à la condition qu’il fut créé sur place une école de viticulture et de vinification, ce dont s’acquittât Le Ministère de l’Agriculture en ouvrant une école d’œnologie et de métiers viticoles pour les fils de la région. Et bien que je ne fusse pas un fils de l’Aquitaine, loin s’en faut, c’est là, selon toute vraisemblance, que j’allais poursuivre mes études pour devenir œnologue, dès qu’à Montjoie[1], j’en aurai fini avec la rhétorique[2].
Je le savais, mon père avait déjà parlé de moi au maître de chai.
J’étais si exalté par cette perspective que j’en avais fait le serment : à  peine rentré de France, on pouvait me demander ce qu’on voulait, me faire faire les pires corvées, me les faire répéter encore et encore jusqu’au petit matin, jusqu’à la perfidie. Je n’aurai pas hésité un instant. Je me serais soumis. De toutes façons, bientôt, très bientôt je serai en terres meilleures. J’étais déjà en pleine prophétie et j’avais bien l’heur de lui plaire.
Je goûtai à pleine bouche, tant que je pus, de ce bel augure. J’en bus jusqu’à l’ivresse. Je respirais heureux et libre sous les doux auspices qui prenaient maintenant la couleur du vin. Je n’avais pas vu que sous la teinte de velours incarnat, il y avait aussi celle plus obscure du sang. Mon sang, celui-là même qui allait troquer ces oracles dionysiaques pour d’autres plus figurés.
Comme le temps allait être long entre la poésie[3] et la Boétie, pensai-je. Je ne savais pas encore, le moment venu, que je réinventerais le discours de la servitude volontaire pour m’éloigner de ce legs et me livrer, tendre et à demi résolu, dans le sillon licencieux de la pratique d’un avocat qui me mènerait, oblique et tortueux, sur le chemin du droit.



[1] Institut Montjoie à Uccle, Bruxelles.
[2] Sixième et dernière année du cycle des études secondaires dans le système éducatif belge. L’équivalent du bac français.
[3] Cinquième année du cycle des études secondaires dans le système éducatif belge. 

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