mardi 6 septembre 2011

LT40

-V-
Les quais de Bordeaux étaient réputés pour celer derrière leurs façades austères et le haut grillage des maisons de maître, l’impénétrable marché auquel se livraient les courtiers en vin de cru. C’est là, dans le tracé qui épouse la courbe du fleuve, me disait mon père, que l’essentiel des transactions se faisait, si après avoir montré patte blanche, l’on souhaitait encore acquérir quelques bouteilles des plus grands noms. Car, à cette époque, on ne parlait pas commerce dans les grands castels prestigieux. Tout au plus, y chuchotait-on bouquet et tanins avant d’être invité à contempler le paysage manucuré dans le silence de la prospérité et l’opulence des caves redessinées par les architectes les plus en vue.
Mon père, par nature, n’aimait pas traiter avec les intermédiaires, quelque prestigieux qu’ils fussent. Il leur préférait les modestes viticulteurs attachés à leur terre comme par un lien de sang. Son grand-père avait cultivé la vigne sur son île et bien qu’il n’ait jamais produit qu’un vin de soif, un peu râpeux et courtaud, bourré jusqu’au gouleau de soleil, il avait gardé de cette tradition une certaine autorité, et surtout l’insatiable curiosité qui le mènerait à voyager, en docte éclairé, sur toutes les terres viticoles de France.
C’est ainsi que je ne vis presque rien de la ville girondine. A peine, le soir venu, les quais éclairés de glauques luminaires et les quelques automobilistes assidus qui guettaient dans un paysage d’eaux noires, constellées de lueurs indécises, les ombres de l’imprévu. La ville, pour ce que j’en avais vu, n’avait pas moins dévoilé ses atours prometteurs. Un large port en arc de lune, un pont en aval sur la Garonne, un air si doux et chaud foulé d’embruns, et qui portait si loin dans l’estuaire qu’il brisait l’ennui des choses terrestres comme au comptoir des marins de la belle endormie.
Dans mon innocence, je lisais dans le grand silence de mon père le dessein qu’il traçait pour moi et, je l’aurai juré, il passait bien par ces quais de cabale.

Aucun commentaire: