-V-
Les quais de Bordeaux
étaient réputés pour celer derrière leurs façades austères et le haut grillage
des maisons de maître, l’impénétrable marché auquel se livraient les courtiers
en vin de cru. C’est là, dans le tracé qui épouse la courbe du fleuve, me
disait mon père, que l’essentiel des transactions se faisait, si après avoir
montré patte blanche, l’on souhaitait encore acquérir quelques bouteilles des
plus grands noms. Car, à cette époque, on ne parlait pas commerce dans les
grands castels prestigieux. Tout au plus, y chuchotait-on bouquet et tanins
avant d’être invité à contempler le paysage manucuré dans le silence de la
prospérité et l’opulence des caves redessinées par les architectes les plus en
vue.
Mon père, par nature,
n’aimait pas traiter avec les intermédiaires, quelque prestigieux qu’ils
fussent. Il leur préférait les modestes viticulteurs attachés à leur terre
comme par un lien de sang. Son grand-père avait cultivé la vigne sur son île et
bien qu’il n’ait jamais produit qu’un vin de soif, un peu râpeux et courtaud,
bourré jusqu’au gouleau de soleil, il avait gardé de cette tradition une
certaine autorité, et surtout l’insatiable curiosité qui le mènerait à voyager,
en docte éclairé, sur toutes les terres viticoles de France.
C’est ainsi que je ne
vis presque rien de la ville girondine. A peine, le soir venu, les quais
éclairés de glauques luminaires et les quelques automobilistes assidus qui
guettaient dans un paysage d’eaux noires, constellées de lueurs indécises, les
ombres de l’imprévu. La ville, pour ce que j’en avais vu, n’avait pas moins
dévoilé ses atours prometteurs. Un large port en arc de lune, un pont en aval
sur la Garonne, un air si doux et chaud foulé d’embruns, et qui portait si loin
dans l’estuaire qu’il brisait l’ennui des choses terrestres comme au comptoir
des marins de la belle endormie.
Dans mon innocence, je
lisais dans le grand silence de mon père le dessein qu’il traçait pour moi et, je
l’aurai juré, il passait bien par ces quais de cabale.
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