mardi 6 septembre 2011

LT40

-IV-
Après quelques jours de tracé continu, je pouvais fredonner sans effort tous les airs de l’album des Shadows. Ils avaient cessé de jouer depuis quelques heures quand nous arrivâmes, à la tombée du jour, à Saint-Emilion. Mon père y avait un ami qui l’approvisionnait en vin, le Comte des Genésis. Sa famille exploitait, de père en fils, plus de  vingt hectares de vignes d’un seul tenant qu’elle possédait depuis la mort, en exil, de Charles X. Le château, ce n’était pas seulement un de ces castel de cellulose que l’on voit sur l’étiquette poussiéreuse des bouteilles de bordeaux, c’était d’abord un grand cru classé dont le propriétaire n’était pas peu fier, et puis surtout, c’était un vaste domaine avec en son centre une somptueuse demeure seigneuriale et ses dépendances. De la route, on ne la voyait pas. Elle était dissimulée par la frondaison des arbres, et on la découvrait, si l’on était invité, au bout d’une interminable perspective tracée avec maestria par une double colonnade de marronniers plusieurs fois centenaires.
J’étais en plein conte de fées. Mon père ne m’avait pas parlé de cette étape et j’étais en train de flotter entre le rêve et le gravier immaculé de la cour du château quand notre hôte me tendit une grosse main velue, avant de m’empoigner, en me souhaitant, de son épaisse voix d’aristocrate, la bienvenue au château.
Pour mon père, il avait ouvert tout spécialement une aile du château, d’ordinaire réservée aux hôtes de la famille. Il me montra sans attendre, au bout d’un couloir kilométrique, une grande chambre avec un lit en bois couvert de draps de lin émaillé de dentelles aux armoiries de la maison. En quittant la pièce, il ajouta que c’était sa chambre d’enfant. Il avait dormi là, dans ce lit étroit, rustique et solide, pendant toute sa jeunesse. Je me souviens que j’étais resté figé comme une statue au beau milieu de cette chambre à coucher austère. J’avais une chambre rien que pour moi, et de surcroît, c’était celle qui avait vu grandir le châtelain… Tout allait si vite que j’en avais le vertige. Sans frapper, mon père entra brusquement et me sortit de mes rêveries pour me dire de me préparer. Nous étions attendus pour le dîner. Je descendis un escalier majestueux tout en pierre, si large que j’ai pensé alors que l’on pouvait y faire passer le LT40 sans le moindre effort. Le grand hall était aussi généreux que le propriétaire. Il flottait dans les couloirs du rez-de-chaussée un parfum de bois et de cire qui allait, j’en étais certain, rester incrusté dans ma mémoire jusqu’au jour de ma mort.
On me fit entrer dans une immense salle très sombre au bout de laquelle, au beau milieu d’un mur entièrement recouvert de panneaux de bois peint en vert affadi (pâli), se trouvait un âtre si grand, si profond que nous aurions tous pu nous y tenir debout. Le comte y avait fait allumer un feu qui léchait en crépitant quelques bûches tortueuses. Il s’y dégageait un parfum enivrant. J’osai l’interrompre pour lui demander quelle était l’essence du bois qui se consumait ainsi et il me répondit, en souriant, que c’était du bois d’olivier. Il ajouta qu’il faisait venir les bûches tout spécialement d’Italie… Je crois bien que je venais de me hisser plus haut dans le ciel ouvert de mes songeries pendant que mon père découvrait en murmure le dernier millésime avec ce calme placide, un rien solennel, que je lui connaissais. Il faut dire que mon père avait un goût prononcé pour le Merlot et ici, on savait y faire avec ce cépage capricieux. Je les entendais débattre en douceur à propos des jambes et du bouquet mêlé de musc, de violette et de santal. Mon père avait relevé la fraîcheur un peu vive de l’acacia et ainsi la conversation s’en était allée vers les chais. Il était question d’élevage et de barriques, de chêne et de Cabernet Franc, de parcelle et d’assemblage et surtout qu’on ne parlât pas de filtration, ni de collage. Ces vils procédés n’entraient pas dans la fabrication de leur cru… Dans la famille, on faisait dans le pur classicisme, et on aimait à le répéter à qui voulait l’entendre!
Plus tard, quand l’air du grand salon fut saturé d’effluves les plus captivantes et que nous en eûmes fini avec la soupe paysanne que l’on nous avait servie autour du feu, nous rejoignîmes nos chambres. Je trouvai les volets clos et une bible sur la table de chevet que je n’avais pas remarquée en arrivant. C’était une bible épaisse, dorée sur tranches et enveloppée d’un cuir si usé qu’il donnait l’impression d’être plus antique que la maison. Je me souviens encore de l’effet qu’elle me fit. Quelque chose comme de la crainte mêlée de respect avec un soupçon de blasphème. Un véritable chasse-frivole pour celui qui aurait eu quelque envie de batifoler ou de perdre son temps à des désirs de rien. Cette nuit-là, sa jaquette vertueuse m’empêcha de succomber à la plus infime tentation. Elle prit bien garde de m’en tenir à l’écart et m’emmena jusqu’au matin dans les coursives sinueuses d’une existence que je venais de m’inventer.
Je me levai dans de beaux draps et descendis, timide mais déjà plus droit que la veille, vers là d’où le bruit venait. Je poussai la porte des cuisines et je fus immédiatement enveloppé par la bienveillance maternelle d’une armée de femmes, de tous âges, qui me firent m’assoir de force à une table démesurée avant de me servir un petit déjeuner gargantuesque. J’avais du donner à ces plantureuses nourrices une impression famélique car il me fallu littéralement les supplier pour qu’elles cessent de me gaver.
Quand je pus enfin m’échapper de la cuisine, repu pour quatre, François, le fils du propriétaire nous attendait pour faire la visite des chais. Je tremblais sous son regard fuyant et pour ne pas montrer mon embarras, je fixai ses mains. Il avait hérité de celles de son père, une taille au-dessus. Rien ne se perdait dans la famille, avais-je pensé en trottant derrière lui jusqu’au portail de chêne. A notre arrivée, à la tombée de la nuit, il travaillait encore à la lueur des néons, et par les fenêtres opaques du chai, j’avais aperçu son profil imbu et altier déambuler avec hâte dans les allées pentues du cellier. Il fit pour nous, ce matin-là, un tour rapide, presque indifférent car il était attendu à Saint-Emilion où il avait ouvert depuis peu un salon de dégustation de vins, un wine bar comme on disait à l’époque, qu’il avait appelé l’envers du décor. En quittant le domaine, mon père et moi étions allés visiter ce lieu dont on parlait beaucoup dans la cité et qui sentait bon les tanins et la poussière de calcaire.
Quand nous laissâmes derrière nous la futaie et les tourelles charnues de la chartreuse, j’esquissai un bref mouvement de regret. Pourquoi fallait-il que je m’en aille ? J’y serais bien resté, dans ce lieu fantastique. Je me voyais bien conduire le tracteur dans les sillons parfaits du terroir et m’abîmer les yeux dans la crypte jusqu’au petit matin, près des mains expertes, pour décider quelle cuve recevrait le baril nouveau et quelle autre irait se baigner dans les sucs anciens. Mon père aurait pu m’abandonner là. Je ne lui en aurai jamais voulu. J’avais savouré chaque instant de notre incursion en ces terres fertiles et nobles et moi qui avais un goût naissant, mais sûr, pour le nectar qu’elle produit, j’y avais laissé quelque chose qui viendrait me hanter pendant longtemps. Je savais désormais où trouver ce qui ferait de moi un homme. Si seulement, l’avais-je été assez pour l’avouer à mon père.  

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