-IV-
Après quelques jours
de tracé continu, je pouvais fredonner sans effort tous les airs de l’album des
Shadows. Ils avaient cessé de jouer depuis quelques heures quand nous
arrivâmes, à la tombée du jour, à Saint-Emilion. Mon père y avait un ami qui
l’approvisionnait en vin, le Comte des Genésis. Sa famille exploitait, de père
en fils, plus de vingt hectares de
vignes d’un seul tenant qu’elle possédait depuis la mort, en exil, de Charles
X. Le château, ce n’était pas seulement un de ces castel de cellulose que l’on
voit sur l’étiquette poussiéreuse des bouteilles de bordeaux, c’était d’abord
un grand cru classé dont le propriétaire n’était pas peu fier, et puis surtout,
c’était un vaste domaine avec en son centre une somptueuse demeure seigneuriale
et ses dépendances. De la route, on ne la voyait pas. Elle était dissimulée par
la frondaison des arbres, et on la découvrait, si l’on était invité, au bout
d’une interminable perspective tracée avec maestria par une double colonnade de
marronniers plusieurs fois centenaires.
J’étais en plein conte
de fées. Mon père ne m’avait pas parlé de cette étape et j’étais en train de
flotter entre le rêve et le gravier immaculé de la cour du château quand notre
hôte me tendit une grosse main velue, avant de m’empoigner, en me souhaitant,
de son épaisse voix d’aristocrate, la bienvenue au château.
Pour mon père, il
avait ouvert tout spécialement une aile du château, d’ordinaire réservée aux
hôtes de la famille. Il me montra sans attendre, au bout d’un couloir
kilométrique, une grande chambre avec un lit en bois couvert de draps de lin
émaillé de dentelles aux armoiries de la maison. En quittant la pièce, il
ajouta que c’était sa chambre d’enfant. Il avait dormi là, dans ce lit étroit,
rustique et solide, pendant toute sa jeunesse. Je me souviens que j’étais resté
figé comme une statue au beau milieu de cette chambre à coucher austère.
J’avais une chambre rien que pour moi, et de surcroît, c’était celle qui avait
vu grandir le châtelain… Tout allait si vite que j’en avais le vertige. Sans
frapper, mon père entra brusquement et me sortit de mes rêveries pour me dire
de me préparer. Nous étions attendus pour le dîner. Je descendis un escalier
majestueux tout en pierre, si large que j’ai pensé alors que l’on pouvait y
faire passer le LT40 sans le moindre effort. Le grand hall était aussi
généreux que le propriétaire. Il flottait dans les couloirs du rez-de-chaussée
un parfum de bois et de cire qui allait, j’en étais certain, rester incrusté
dans ma mémoire jusqu’au jour de ma mort.
On me fit entrer dans
une immense salle très sombre au bout de laquelle, au beau milieu d’un mur
entièrement recouvert de panneaux de bois peint en vert affadi (pâli), se
trouvait un âtre si grand, si profond que nous aurions tous pu nous y tenir
debout. Le comte y avait fait allumer un feu qui léchait en crépitant quelques
bûches tortueuses. Il s’y dégageait un parfum enivrant. J’osai
l’interrompre pour lui demander quelle était l’essence du bois qui se consumait
ainsi et il me répondit, en souriant, que c’était du bois d’olivier. Il ajouta
qu’il faisait venir les bûches tout spécialement d’Italie… Je crois bien que je
venais de me hisser plus haut dans le ciel ouvert de mes songeries pendant que
mon père découvrait en murmure le dernier millésime avec ce calme placide, un
rien solennel, que je lui connaissais. Il faut dire que mon père avait un goût
prononcé pour le Merlot et ici, on savait y faire avec ce cépage capricieux. Je
les entendais débattre en douceur à propos des jambes et du bouquet mêlé de
musc, de violette et de santal. Mon père avait relevé la fraîcheur un peu vive
de l’acacia et ainsi la conversation s’en était allée vers les chais. Il était
question d’élevage et de barriques, de chêne et de Cabernet Franc, de parcelle
et d’assemblage et surtout qu’on ne parlât pas de filtration, ni de collage.
Ces vils procédés n’entraient pas dans la fabrication de leur cru… Dans la
famille, on faisait dans le pur classicisme, et on aimait à le répéter à qui
voulait l’entendre!
Plus tard, quand l’air
du grand salon fut saturé d’effluves les plus captivantes et que nous en eûmes
fini avec la soupe paysanne que l’on nous avait servie autour du feu, nous
rejoignîmes nos chambres. Je trouvai les volets clos et une bible sur la table
de chevet que je n’avais pas remarquée en arrivant. C’était une bible épaisse,
dorée sur tranches et enveloppée d’un cuir si usé qu’il donnait l’impression
d’être plus antique que la maison. Je me souviens encore de l’effet qu’elle me
fit. Quelque chose comme de la crainte mêlée de respect avec un soupçon de
blasphème. Un véritable chasse-frivole pour celui qui aurait eu quelque envie
de batifoler ou de perdre son temps à des désirs de rien. Cette nuit-là, sa
jaquette vertueuse m’empêcha de succomber à la plus infime tentation. Elle prit
bien garde de m’en tenir à l’écart et m’emmena jusqu’au matin dans les coursives
sinueuses d’une existence que je venais de m’inventer.
Je me levai dans de
beaux draps et descendis, timide mais déjà plus droit que la veille, vers là
d’où le bruit venait. Je poussai la porte des cuisines et je fus immédiatement
enveloppé par la bienveillance maternelle d’une armée de femmes, de tous âges,
qui me firent m’assoir de force à une table démesurée avant de me servir un
petit déjeuner gargantuesque. J’avais du donner à ces plantureuses nourrices
une impression famélique car il me fallu littéralement les supplier pour
qu’elles cessent de me gaver.
Quand je pus enfin
m’échapper de la cuisine, repu pour quatre, François, le fils du propriétaire
nous attendait pour faire la visite des chais. Je tremblais sous son regard
fuyant et pour ne pas montrer mon embarras, je fixai ses mains. Il avait hérité
de celles de son père, une taille au-dessus. Rien ne se perdait dans la
famille, avais-je pensé en trottant derrière lui jusqu’au portail de chêne. A
notre arrivée, à la tombée de la nuit, il travaillait encore à la lueur des
néons, et par les fenêtres opaques du chai, j’avais aperçu son profil imbu et
altier déambuler avec hâte dans les allées pentues du cellier. Il fit pour
nous, ce matin-là, un tour rapide, presque indifférent car il était attendu à
Saint-Emilion où il avait ouvert depuis peu un salon de dégustation de vins, un
wine bar comme on disait à l’époque,
qu’il avait appelé l’envers du décor.
En quittant le domaine, mon père et moi étions allés visiter ce lieu dont on
parlait beaucoup dans la cité et qui sentait bon les tanins et la poussière de
calcaire.
Quand nous laissâmes
derrière nous la futaie et les tourelles charnues de la chartreuse, j’esquissai
un bref mouvement de regret. Pourquoi fallait-il que je m’en aille ? J’y
serais bien resté, dans ce lieu fantastique. Je me voyais bien conduire le
tracteur dans les sillons parfaits du terroir et m’abîmer les yeux dans la
crypte jusqu’au petit matin, près des mains expertes, pour décider quelle cuve
recevrait le baril nouveau et quelle autre irait se baigner dans les sucs
anciens. Mon père aurait pu m’abandonner là. Je ne lui en aurai jamais voulu.
J’avais savouré chaque instant de notre incursion en ces terres fertiles et
nobles et moi qui avais un goût naissant, mais sûr, pour le nectar qu’elle
produit, j’y avais laissé quelque chose qui viendrait me hanter pendant
longtemps. Je savais désormais où trouver ce qui ferait de moi un homme. Si
seulement, l’avais-je été assez pour l’avouer à mon père.
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