mardi 31 janvier 2012
lundi 30 janvier 2012
samedi 28 janvier 2012
Les états viscéraux - extrait (suite)
On le voit parfois aux heures sombres
glisser dans les allées désertes des parcs de la ville. Il porte toujours un
survêtement noir que tendent de haut en bas trois fines bandes blanches parallèles. Le tissu légèrement satiné
de son training tantôt révèle, tantôt ravale ses formes athlétiques. Ses
mouvements sont lents, puissants et gracieux comme ceux d’un fauve rassasié. Il
marche sans se retourner et autour de lui flotte en permanence un silence lourd
et menaçant. Il s’arrête parfois sans que l’on sache vraiment pourquoi, il
allume alors une cigarette et la fume lentement comme s’il s’agissait de la
dernière. L’instant d’après, il a disparu. Il ne reste plus à l’endroit où il
se trouvait qu’un mégot qui finit de se consumer et une vague odeur de
nuit.
Au troisième étage de l’immeuble,
une femme scrute le parc depuis la fenêtre qui donne sur la place. Elle a
repéré une ombre immobile et une minuscule tache incandescente qui semble
respirer. C’est le signal, son
cœur s’affole. Elle se précipite
dans la salle de bains, refait ses cheveux, ajuste sa combinaison, corrige nerveusement
son mascara et, tremblante, va pour ouvrir le portail. Il ne sonnera pas. Elle
activera l’ouverture automatique de la porte et lui, il montera les trois
étages à pied, sans bruit. Comme convenu, la porte de l’appartement sera
légèrement entrouverte. Il défera l’entrebâilleur et il entrera sans dire un
mot. L’appartement sera plongé dans l’obscurité, seule la lumière des
lampadaires de la place filtrera par les fenêtres du couloir qui mène à la
chambre. Il restera immobile un
instant avant d’y pénétrer.
Après, avec la même lenteur, il descendra
les escaliers de marbre de l’immeuble en portant à ses lèvres le petit pendentif
en or que lui a offert sa grand-mère pour son baptême et qui maintenant repose près
d’une alliance gravée d’un g sur la
toison drue et odorante de son torse couvert de sueur. Il n’a pas pris le temps
de prendre une douche. Il emmène avec lui, en plus des largesses de la dame
comblée, le violent parfum de leurs ébats.
Discrètement, depuis la fenêtre de
la chambre, elle l’observe qui traverse la place. Elle le voit disparaître dans
la pénombre du parc, ravalé par les ténèbres d’où il est sorti. Elle aurait
voulu qu’il reste mais elle connaît trop bien les règles. Elle ne le reverra
que lorsqu’il voudra bien répondre à ses appels pressants. Comme la première
fois, une vague de tristesse l’envahit, la submerge. Elle se met à pleurer devant
la fenêtre qui renvoie d’elle le triste reflet de son visage allongé par les
traces de mascara.
Maintenant, il est adossé à un mur sale
quelque part sur les quais, dans la pénombre d’un pilier de pont, quand arrivent
un jeune homme et son chien. Il allume une autre cigarette. Le jeune homme hésitant
ralentit et puis s’arrête. Il revient sur ses pas.
Le chien n’existe plus. Les eaux de
la rivière sont redevenues lourdes et visqueuses. Son cours s’est imperceptiblement
ralenti.
Dans l’épais glissement des flots, on
entend palpiter un cœur affolé pendant que le sang reflue bouillonnant, en
écho, vers les zones les plus équivoques de la nuit.
vendredi 27 janvier 2012
mardi 24 janvier 2012
lundi 23 janvier 2012
dimanche 22 janvier 2012
Les états viscéraux - extrait
(II)
« A votre avis, cette
photographie a été prise où ? » demande le professeur invité aux
étudiants en exhibant une photographie qui représente les restes calcinés d’une
ville méconnaissable. C’est une
scène extraite du film Notre musique
de Jean-Luc Godard. Sur le cliché, on peut voir des façades noirâtres, à moitié
effondrées dans une brume irréelle, presque fantomatique. C’est une image de mort.
Les étudiants pris de court, se risquent, timides, à quelques noms de villes.
Mais ce n’est pas Varsovie, pas Hiroshima, ni Dresde, encore moins Sarajevo,
c’est Richmond, en Virginie, au sortir de la guerre de Sécession.
Le tirage sur papier glacé passe maintenant
de main en main et chacun s’absorbe dans l’observation attentive du cliché en y
laissant ses empreintes, sans dire un mot, calculant peut-être le juste temps pendant
lequel il faut le garder à soi avant de s’en défaire chez son voisin.
Quand la photographie arrive au
dernier rang et que Djévo s’en saisit, le professeur a déjà terminé son exposé
depuis longtemps. Il parle maintenant d’une jeune femme qui prétend avoir vu la
Sainte Vierge et Djévo ne sait comment réconcilier la vision qui finit de
consumer ses lumières mornes et laiteuses dans ce rectangle de cellulose argentique
avec le récit d’entrée en béatitude que fait le maître.
Il est le dernier de sa rangée et la
photographie lui brûle littéralement les doigts, il n’a nulle part où la déposer,
personne à qui la remettre. Un sentiment vague l’envahit en même temps qu’une
brume moite et un peu âcre comme celle qui se dégage des décombres de la
photographie. Il cherche à se défaire de son emprise, il veut ouvrir les doigts,
laisser glisser le cliché mais quelque chose l’en empêche. Sa main ne lui obéit
plus. Les paroles du professeur lui parviennent maintenant dans une sorte de
bruit diffus qui tente de se fixer quelque part dans les méandres de son cerveau.
Le fil trop tendu qui le rattache au
monde vient tout juste de céder. Pour la première fois avec cette force, quelque
chose de visqueux et de fluide provenant du fond de son être remonte à la
surface comme une lave brûlante. Dans un instant, son âme abîmée finira de se
dissoudre au contact de cette haine en fusion, ce gigantesque magma d’humeurs
putrides dans lequel surnage encore le souvenir de siens brutalement assassinés
devant ses yeux après d’atroces mutilations. Leur regard clair et beau disloqué
par la douleur et les supplications s’est pour toujours incrusté dans sa rétine
et il a beau fermer les yeux de toutes ses forces, un fiel de boucherie continue
de se déverser en lui … jusqu’au coup sec et brusque qui le fait s’évanouir,
enfin.
vendredi 20 janvier 2012
lundi 16 janvier 2012
vendredi 13 janvier 2012
mercredi 11 janvier 2012
lundi 9 janvier 2012
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