(II)
« A votre avis, cette
photographie a été prise où ? » demande le professeur invité aux
étudiants en exhibant une photographie qui représente les restes calcinés d’une
ville méconnaissable. C’est une
scène extraite du film Notre musique
de Jean-Luc Godard. Sur le cliché, on peut voir des façades noirâtres, à moitié
effondrées dans une brume irréelle, presque fantomatique. C’est une image de mort.
Les étudiants pris de court, se risquent, timides, à quelques noms de villes.
Mais ce n’est pas Varsovie, pas Hiroshima, ni Dresde, encore moins Sarajevo,
c’est Richmond, en Virginie, au sortir de la guerre de Sécession.
Le tirage sur papier glacé passe maintenant
de main en main et chacun s’absorbe dans l’observation attentive du cliché en y
laissant ses empreintes, sans dire un mot, calculant peut-être le juste temps pendant
lequel il faut le garder à soi avant de s’en défaire chez son voisin.
Quand la photographie arrive au
dernier rang et que Djévo s’en saisit, le professeur a déjà terminé son exposé
depuis longtemps. Il parle maintenant d’une jeune femme qui prétend avoir vu la
Sainte Vierge et Djévo ne sait comment réconcilier la vision qui finit de
consumer ses lumières mornes et laiteuses dans ce rectangle de cellulose argentique
avec le récit d’entrée en béatitude que fait le maître.
Il est le dernier de sa rangée et la
photographie lui brûle littéralement les doigts, il n’a nulle part où la déposer,
personne à qui la remettre. Un sentiment vague l’envahit en même temps qu’une
brume moite et un peu âcre comme celle qui se dégage des décombres de la
photographie. Il cherche à se défaire de son emprise, il veut ouvrir les doigts,
laisser glisser le cliché mais quelque chose l’en empêche. Sa main ne lui obéit
plus. Les paroles du professeur lui parviennent maintenant dans une sorte de
bruit diffus qui tente de se fixer quelque part dans les méandres de son cerveau.
Le fil trop tendu qui le rattache au
monde vient tout juste de céder. Pour la première fois avec cette force, quelque
chose de visqueux et de fluide provenant du fond de son être remonte à la
surface comme une lave brûlante. Dans un instant, son âme abîmée finira de se
dissoudre au contact de cette haine en fusion, ce gigantesque magma d’humeurs
putrides dans lequel surnage encore le souvenir de siens brutalement assassinés
devant ses yeux après d’atroces mutilations. Leur regard clair et beau disloqué
par la douleur et les supplications s’est pour toujours incrusté dans sa rétine
et il a beau fermer les yeux de toutes ses forces, un fiel de boucherie continue
de se déverser en lui … jusqu’au coup sec et brusque qui le fait s’évanouir,
enfin.
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