dimanche 22 janvier 2012

Les états viscéraux - extrait


(II)
«  A votre avis, cette photographie a été prise où ? » demande le professeur invité aux étudiants en exhibant une photographie qui représente les restes calcinés d’une ville méconnaissable.  C’est une scène extraite du film Notre musique de Jean-Luc Godard. Sur le cliché, on peut voir des façades noirâtres, à moitié effondrées dans une brume irréelle, presque fantomatique. C’est une image de mort. Les étudiants pris de court, se risquent, timides, à quelques noms de villes. Mais ce n’est pas Varsovie, pas Hiroshima, ni Dresde, encore moins Sarajevo, c’est Richmond, en Virginie, au sortir de la guerre de Sécession.

Le tirage sur papier glacé passe maintenant de main en main et chacun s’absorbe dans l’observation attentive du cliché en y laissant ses empreintes, sans dire un mot, calculant peut-être le juste temps pendant lequel il faut le garder à soi avant de s’en défaire chez son voisin.
Quand la photographie arrive au dernier rang et que Djévo s’en saisit, le professeur a déjà terminé son exposé depuis longtemps. Il parle maintenant d’une jeune femme qui prétend avoir vu la Sainte Vierge et Djévo ne sait comment réconcilier la vision qui finit de consumer ses lumières mornes et laiteuses dans ce rectangle de cellulose argentique avec le récit d’entrée en béatitude que fait le maître.

Il est le dernier de sa rangée et la photographie lui brûle littéralement les doigts, il n’a nulle part où la déposer, personne à qui la remettre. Un sentiment vague l’envahit en même temps qu’une brume moite et un peu âcre comme celle qui se dégage des décombres de la photographie. Il cherche à se défaire de son emprise, il veut ouvrir les doigts, laisser glisser le cliché mais quelque chose l’en empêche. Sa main ne lui obéit plus. Les paroles du professeur lui parviennent maintenant dans une sorte de bruit diffus qui tente de se fixer quelque part dans les méandres de son cerveau.

Le fil trop tendu qui le rattache au monde vient tout juste de céder. Pour la première fois avec cette force, quelque chose de visqueux et de fluide provenant du fond de son être remonte à la surface comme une lave brûlante. Dans un instant, son âme abîmée finira de se dissoudre au contact de cette haine en fusion, ce gigantesque magma d’humeurs putrides dans lequel surnage encore le souvenir de siens brutalement assassinés devant ses yeux après d’atroces mutilations. Leur regard clair et beau disloqué par la douleur et les supplications s’est pour toujours incrusté dans sa rétine et il a beau fermer les yeux de toutes ses forces, un fiel de boucherie continue de se déverser en lui … jusqu’au coup sec et brusque qui le fait s’évanouir, enfin.


Aucun commentaire: