Malgré la nuit avancée, les quais sont baignés d’une
lumière si vive qu’il ne reste pas un seul coin d’ombre où se glisser sans être
vu, même dans les alcôves du mur que surplombent les guérites de la caserne abandonnée.
Tout est exposé comme en plein jour, figé dans une lumière avide et presque
palpable. Un silence énorme plane sur le port que seul brise le crissement de
ses pas.
Il a neigé sans interruption pendant quatre jours et trois
nuits, et il se souvient parfaitement du moment précis où les températures ont
chuté.
Dans un frisson qui l’avait traversé de part en part, il
avait senti la main glaciale de l’hiver le toucher au moment où une bourrasque
polaire forçait le coton doublé de son training, glaçant sa peau encore toute
perlée de sueur. Raidi par le froid, il avait levé la tête et la pluie
incertaine qui mouillait alors le ciel, se muait en un épais rideau de flocons
virevoltant comme des insectes affolés. La neige qui se déposait sur lui
fondait aussitôt avant de s’évaporer, en même temps que toute la hardiesse qui
le tenait, insensible et étranger, à l’écart du monde.
Il fallait s’y attendre, elle avait craqué. Elle s’était
mise à pleurer pendant qu’il se rhabillait. Bien sûr, il ne la reverrait plus,
il ne pouvait pas courir ce risque, il se l’était juré alors qu’elle le
suppliait de rester encore un peu. Il avait du la repousser à l’intérieur de
l’appartement pour se défaire de son emprise. Cette fois-là, dans la cage
d’escalier, son ombre avait glissé si vite le long de la main courante que
l’air tout entier s’était épaissi pour conserver quelque chose de son passage.
Il était furieux. Il allait devoir trouver un autre plan et dire adieu, au
moins temporairement, au petit pécule qu’il se faisait grâce à elle. Bien
entendu, il avait d’autres prospects en vue mais personne ne payait aussi bien.
Plus tard, quand l’averse paraissait enfin calmée, le
paysage s’était figé dans une sorte d’éternité polaire et il ne fallut pas
attendre longtemps avant que les méandres les moins zélés de la rivière se
figent à leur tour.
Etrangement, le froid ne faisait aucun effet sur lui,
au contraire, il se sentait
bouillir. Il commençait même à entendre des voix résonner dans son cerveau à
tel point que l’écho de ses pas ne lui revenait que mollement, comme
partiellement désintégré par la lumière ambiante.
Il n’y avait pas la moindre âme qui vive dans tout le port
mais s’il y avait eu quelqu’un, il aurait assisté à un bien étrange spectacle.
Arrivé dans la crique abandonnée, tout au bout des quais,
il resta immobile pendant quelques instants, puis se mit à parler à quelqu’un
qu’on ne pouvait voir. Ensuite, méthodiquement, il se déshabilla et se coucha
entièrement nu dans la neige durcie qui bordait la rivière. Son corps exsudait
une vapeur dense qui le faisait s’enfoncer petit à petit jusqu’à disparaître
complètement. Alors, comme Alexandre, il sentit son corps s’alourdir lentement
jusqu’à ce qu’il ne lui soit plus permis de faire le moindre geste. La douleur
était insoutenable, des milliers d’aiguilles pénétraient son épiderme,
fouillait sa chair endolorie jusqu'aux tréfonds de son âme.
C’est alors que quelque chose céda dans sa poitrine. Le nœud vital qui le retenait durement au monde venait de se desserrer. Maintenant, il n’aurait plus mal, plus froid, plus honte.
C’est alors que quelque chose céda dans sa poitrine. Le nœud vital qui le retenait durement au monde venait de se desserrer. Maintenant, il n’aurait plus mal, plus froid, plus honte.
Quand il rouvrit les yeux, il vit, penché sur lui, le
jeune garçon qu’il avait connu sur les quais. Il était là et il semblait lui
dire quelque chose. Son visage était éclairé par un sourire étrange, le même
sourire qui l’avait rendu fou. Il voulu tendre la main, l’attirer à lui et se
réchauffer à son corps mais le jeune homme avait déjà disparu, dissout dans
l’air effervescent de la nuit glacée.
On ne sut plus jamais rien d’elle, mais une rumeur courait
qui prétendait qu’on l’avait vue, au petit matin, en compagnie d’un homme
élégant, s’engouffrer, avec ses bagages, dans une grosse voiture immatriculée à
l’étranger. Celui qui affirmait l’avoir vue, prétendit aussi que la Bentley
s’était arrêtée sur le pont et qu’elle y avait fait une brève halte avant de
disparaître.
Ce que cet homme ignorait, c’est qu’au même moment,
dessous, dans les eaux grises, porté par le courant coagulé, le corps
éblouissant d’un jeune homme couvert de tatouages flottait sur le dos, glissant
vers le néant, les yeux grands ouverts sur la nuit comme pour implorer d’elle
qu’enfin, il soit arraché à toute l’horreur et l’abjection du monde.
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