Dans l’histoire que je suis en train de lire, le protagoniste principal reçoit en cadeau, dans une boîte, bien emballé, un crane de licorne. Tout le monde sait bien que la licorne est un animal mythologique, qu’elle n’existe pas vraiment sauf dans les histoires et les contes pour enfant et peut-être aussi sans doute dans l’esprit un peu candide de ceux qui ont eu du mal à grandir. Mais quoi qu’il en soit de l’état du monde, de ce qui est réel ou de ce qui ne l’est pas, c’est un bien un crâne de cette créature légendaire qu’il avait sorti de la boîte en carton marquée d’étiquettes fragile qu’on lui avait remise. Et avec cette troublante découverte, il n’allait pas simplement pouvoir continuer à exister comme si rien ne s’était passé.
Et bien, pour être honnête, je ne crois pas être très éloigné de l’état un peu perclus dans lequel a du se trouver le personnage du roman. Sauf que moi, je ne suis pas en train de caresser du bout des doigts la cavité un peu rugueuse de ce crâne mystérieux, creux duquel devait sortir une corne, pour m’immerger tout entier dans les souvenirs du monde. Pour cela, il me suffit désormais de fermer les yeux et d’écouter les clameurs qui m’entourent. Des bruits, il y en a tant que je ne parviens même plus à les raccrocher à leur source, ce qui me laisse comme un naufragé, flottant tant bien que mal dans une mer de sons huileux.
De l’arrière salle d’un café, quelque part dans la périphérie de Rome, j’écoute le vacarme. Dans cette salle mal éclairée, s’étend une file de machines à sous aussi rutilantes qu’assourdissantes. Et ce matin, il y a affluence. J’ai l’impression que toute la ville s’est réveillée ce matin avec en tête l’idée fixe de jouer. Comme si un rêve collectif avait pénétré toutes les âmes de la cité pour leur commander d’aller se frotter, dès le réveil, aux vicissitudes du hasard. Il faut dire que pour au moins d’eux d’entre eux, le matin besogneux a laissé une récompense et a rendu, au centuple, leurs vaines espérances. D’abord, il y a cette dame. Elle doit avoir soixante-dix ans bien accomplis. Elle porte une robe estampillée avec un dessin qui imite la peau d’un guépard sous un chandail de laine de couleur vaguement crème. Elle a une permanente faite à la maison dont les boucles encore écrasées de la nuit se disputent la désuétude. Elle a aux pieds des chaussures de qualité, des escarpins marron aux lignes simples relevés d’un talon de la taille qui convient aux dames de bonne famille. Seule la légère couche de poussière qui les couvre renseigne sur le motif qu’elle a de venir en ce lieu et de s’obstiner, debout toute seule devant ces machines tapageuses. Elle a eu raison de s’aheurter. La machine qui expectore une musique brésilienne assourdie ne lui a pas craché que les débris de décibels avariés. Elle s’est vidée, comme prise d’une violente diarrhée, sans prendre la peine d’annoncer le moins du monde ses velléités dysentériques. Pas le plus petit symptôme avant coureur. Rien qu’un éclair de lumières électrisées pour allumer le carmin un peu criard de son rouge à lèvres. Puis, à ses cotés, il y a aussi cet homme jeune et élancé comme une canne de rivière. Il est assis très droit sur une chaise longue, imperturbable. Il porte un jeans délavé et un t-shirt vert bambou sur lequel est dessinée une grosse fleur. Juste en dessous, on peut lire guru. Je ne sais pas si cette inscription a un quelconque rapport avec sa bonne fortune mais il vient tout juste de gagner trois cent quatre-vingt-dix euros et chaque pièce est tombée dans la coupelle en acier avec un bruit de montagne qui s’effondre.
Elle ne s’est d’ailleurs pas effondrée sans raison, cette montagne. Je veux dire, j’ai vu de mes yeux, les feux ravager ses flancs secs un jour particulièrement chaud de l’été. Ce jour là, il y avait tant de fumée dans le ciel que je me rappelle encore le moment précis où j’avais regardé en direction du soleil sans qu’il me fût nécessaire de me protéger les yeux. Je me souviens encore du sentiment diffus de triomphe que ce geste m’avait procuré. L’incendie avait pris quelque part près d’Altolia, un petit village busqué dans les monts Péloritains, aux abords d’un torrent homonyme et qui est tristement célèbre aujourd’hui. Il avait très vite couru tout le val et au moment de passer par delà les crêtes, un souffle nouveau lui avait rendu toute sa superbe. Il s’approchait dangereusement d’une ferme isolée que l’incurie de sa propriétaire, une vieille dame de plus de quatre-vingt ans, ajoutait à sa précarité. Mon parrain et moi fumes les premiers à arriver sur les lieux quand les vigiles du feu jugèrent que la situation n’était pas prioritaire. Nous nous battîmes contre les flammes déchainées pendant trois heures sans défaillir, portant des seaux vétustes et crevés sur le front des flammes. Quand la ferme fut finalement hors de danger, le spectacle qui s’offrait à nous était un paysage carbonique et fumant dans lequel restait un improbable carré de verdure grignoté tout autour par le feu.
L’autre jour, tout avait commencé par des pluies diluviennes. Des nuées grises et menaçantes s’étaient accumulées au-dessus du Détroit comme des glaires délétères dans une gorge infectée. Elles avaient enflé calmement, s’étaient dilatées avec force et puis d’un coup, comme prise d’une violente soif, elles avaient commencé à sucer les eaux brunâtres en formant de longues trompes apocalyptiques avant d’aller déverser sans pitié sur les flancs montagneux leur trop plein de bile salée. La montagne encore affaiblie par les flammes estivales geignait impuissante dans le vacarme du ciel. Devant l’énormité de l’attaque, elle ne pouvait opposer aucune résistance. Il pleuvait si fort que les eaux n’avaient d’autre issue que de se servir des routes pour s’acheminer vers la mer. Les eaux tumultueuses ne se souciaient d’aucun tracé, d’aucune courbe superflue qui eut pu faire dévier leur course. Elles courraient, roulaient, rebondissaient en lavures pressées vers L’Ionienne en emportant avec elles tout ce qui se trouvait sur leur chemin. C’était comme une grande foule enivrée affluant vers un destin jubilatoire. Sauf qu’ici, il ne fallait pas être un oracle pour deviner la funeste fin à laquelle ce cortège frénétique était promis.
En quelques secondes, la montagne avait cédé. Elle avait simplement abandonné une partie de ses chairs au chaos céleste, incapable de les retenir plus longtemps. Dans un mugissement extraordinaire, le sang des monts avait coulé, un sang mêlé de fange. L’alluvion fut si forte que même la fiumara n’avait pas pu la contenir très longtemps. Elle avait débordé de son lit pour aller s’engouffrer dans les ruelles paisibles des villages en contrebas, ébranlant ses fondations fragiles, remplissant les maisons, emmurant ses habitants, ensevelissant les autres dans leur voiture, poussant d’autres malheureux de passage vers la mer sans leur laisser la moindre chance de répit. La boue et le sang. Certains disent qu’ils ont la même odeur; le parfum fade de la mort.
Cette nuit là, les relents de la mort n’était pas encore arrivés jusqu’à moi, écrasés par la pléiade insatiable qui rinçait l’espace tout entier d’un cap à l’autre. A la place, sur le village planait un silence insolite que les aboiements renvoyés en écho ne parvenaient même pas à briser. Comme si la mort encore trop fraîche avait suspendu tous les bruits épars pour propager son message macabre à l’infini. Il semblait qu’elle avait figé chaque particule de l’atmosphère et répandait ses ondes funestes comme un gaz létal. De sous les pilastres de l’autoroute, aucun bruit vivant ne descendait plus. Un silence funèbre étouffait tout le val le tenant serré comme les mains sur une gorge.
J’avais tant pesté sur ce vacarme récurrent, j’avais tant souhaité qu’il cessa pour toujours mais jamais il ne m’était venu à l’esprit qu’il puisse s’arrêter comme cela, aussi brutalement. Quelqu’un avait appuyé sur l’interrupteur. On était maintenant en position off et il était de moins en moins sûr qu’il fut possible de rétablir le son.
Cette nuit-là, je ne fus pas le seul à être agité de cauchemars. Sous des projecteurs de fortune, non loin de ma maison, on enlevait dessous les décombres les corps sans vie d’une vingtaine de victimes. On creusait, piochait, débarrassait, raclait tant qu’on pouvait. On priait aussi pour ceux qui manquaient à l’appel, pour ceux dont on avait retrouvé le cadavre. Il n’était pas permis de perdre espoir. Simplement inconcevable le doute que l’on puisse les retrouver vivant. Ce n’était pas une question de choix d’ailleurs, il fallait continuer de chercher, ne pas s’arrêter de sonder la montagne de débris avant qu’elle ne se resserre sous l’action de l’eau et du mortier échappé des décombres. Il fallait agir avant que la fange ne finisse par sceller irrémédiablement leur destin tragique. Ainsi donc, pendant que je cherchais le sommeil sans le trouver dans cette quiétude d’outre-tombe, d’autres sauvaient des vies, d’autres encore pleuraient les leurs à l’unisson avec un ciel éploré. Pour chaque sanglot courant sur des joues sales, combien de larmes célestes pour venir grossir le torrent assassin? « Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres; Rien n'échappe, et la nuit monte. » [1]
Le matin, sur la promenade, au lieu des habituels passants matineux et les pêcheurs insomniaques, on pouvait voir la longue suite écarlate des véhicules des pompiers et ceux de la garde civile. Plus loin, c’était un cortège de camions qui s’étendait. La route qui mène vers Messine était éventrée par endroit ce qui rendait impossible le transit des véhicules. Toutes les voies de circulation étaient interrompues. L’Orientale Sicula était encombrée de boues sans compter qu’elle était réquisitionnée par les services de secours. La voie ferrée avait simplement disparu enfouie sous les coulées et on ne voyait pas de sitôt qu’elle fut déterrée et rendue au service. L’autoroute avait été si fortement ébranlée à l’endroit de ses piliers que l’on avait jugé plus sage de la fermer elle aussi. Il restait la mer mais elle était si agitée que personne n’aurait pensé à organiser une navette par voie de mer, si courte soit elle. Il n’y avait aucun moyen direct de rejoindre Messine. Par la route, il fallait cheminer vers le Sud de Taormina et emprunter une route de montagne qui traverse les monts Péloritains d’un bout à l’autre avant de rejoindre la côté tyrrhénienne à plus de cent kilomètres de Messine. Un détour de trois bonnes heures au bas mot. Pour moi qui pouvais sentir les émanations du désastre, autant dire tout de suite que toute retraite m’était rendue impossible.
Le radioréveil indiquait sept heures quarante-deux. Mais j’avais l’impression qu’il indiquait la même heure depuis plus de dix minutes. Je ne savais pas encore bien où j’étais. Je ne reconnaissais pas la chambre dans laquelle je me trouvais. Rien dans cette pièce ne m’était ordinaire. Ni les meubles, ni les draps qui me couvraient, ni la lumière qui traversait les persiennes. Les bruits aussi ne m’étaient pas familiers. J’avais beau creuser les cavités profondes de mon cerveau, je ne parvenais pas à comprendre où j’étais.
Je ne savais pas si j’avais rêvé mais la nuit avait été secouée de hurlements de sirènes et de lumières de gyrophares. Dans les rues, il semblait que tout le monde s’affairait et courrait dans tous les sens obéissant à une logique qui m’échappait. Je ne l’avais pas rêvé, la route qui menait au Détroit avait bien été coupée net. Tranchée d’un grand coup de lame. Comme on commence à découper une part de gâteau, en partant du milieu et en tirant la lame vers les bords. On a beau faire attention, on a beau se concentrer pour sortir la lame sans démolir les flancs, il y a toujours trop de crème qui se colle sur la tranche ou alors un fruit fâcheux qui se place de travers de sa course et qui saccage le travail. La côte, ma côte, celle où j’allais marcher de longues heures, cette plage où je m’arrêtais parfois pour contempler l’étendue et les mouvements du Détroit, je ne les reconnais plus. La plage était maintenant creusée de profonds deltas qui découvraient obscènement la pierre lisse et nue de quelques gros rochers allongés. On aurait dit des plaies béantes qui ouvrent les chairs exsangues sur des tibias colossaux ensevelis jusqu’ici. En tous cas, même la nuit tombée, cette vision continuait de propager un sentiment d’horreur parmi les hommes. Il faut dire que la lune trônait dans le ciel tel un gros lampadaire semblant intimer aux hommes de ne rien rater du spectacle.
Quand un paysage familier vient à disparaître abruptement, comme cela, presque sous vos yeux, sous l’action d’un phénomène naturel aussi brutal, les hommes qui y vivent se mettent à ressentir une douleur diffuse, un peu comme s’ils étaient blessés dans leur propre chair. Au même titre que la montagne transmet cette sûreté diffuse à ses habitants, en même temps qu’elle leur donne leur aplomb, se peut-il qu’elle leur confie aussi ses souffrances, qu’elle partage avec eux ses maux et ses afflictions?
Cette nuit-là, je me suis senti fuir la terre de mon père. Cette terre qui m’avait pourtant accueilli avec tant de grâce. Je me suis senti comme un lâche et cette lâcheté à partir comme un voleur avait réussi à souiller quelque chose de la joie qui m’habitait jusqu’alors.
Ce jour là, le sang glacé, j’avais pris la route de la capitale. Maintenant que j’étais à Rome, je tentais de me réchauffer à la poussière de la ville éternelle, loin du désastre. Mais quelque chose m’en empêchait comme si en fuyant, un peu de limon mauvais était resté collé à mes semelles.
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