lundi 6 octobre 2008

Entrambi


Les chiens avoisinants font la fête, une vraie cacophonie d’aboiements épars et résolus. Je me demande si ce spectacle sonore a déjà été utilisé dans l’art contemporain ? Je l’imagine bien dans un prélude à la fin du monde ou dans une scène écrasée de lumière de Cipri e Maresco ; quelque chose qui me laisse un goût étrange dans le fond de la gorge. Je me suis levé et précipité sur la terrasse de l’immeuble, mes pas résonnant comme des coups traînés dans la cage d’escalier mais le spectacle était déjà fini. J’ai juste une idée posthume de ce que j’ai manqué. Un rêve, plutôt la fin d’un rêve m’a dressé le buste. Du lit, je suis sorti comme un diable d’une boîte.

Trop de proximité tue la magie. Je le vis.

Si hier, j’ai vécu deux jours pour le prix d’un, là, mon oubli du cours des choses me fait penser que j’enterre la moitié d’un jour pour le prix d’un entier. Un réveil calabrais encore nauséeux d’une nuit trop courte et puis c’est une autre traversée. Mes poumons remplis des embruns du Détroit, je fixe le sillage laissé par l’aliscafo et pense à la Méditerranée que je tiens serrée dans mes mains. Une autre lecture. Je suis l’un d’eux m’a-t-on dit… Je me plais à l’imaginer.

Messine est belle et humide aujourd’hui. Calme aussi. C’est le calme avant la tempête. Alors que j’attends sur le quai numéro trois le départ d’un train épuisé et tagué qui va me ramener dans le village de mon père, une pluie battante s’effondre littéralement sur la ville. Elle est si forte que des rivières se forment un peu partout spontanément. L’eau dégringole des wagons en ruisselant le long des parois et déborde des canalisations en gros bouillons bruyants. Il doit être tombé en quelques minutes l’hygrologie réunie de tout l’été. Je suis à peine protégé par le large parapet et je vois courir quelques malheureux d’un quai à l’autre comme s’ils comptaient être épargnés par les eaux du ciel. L’eau est tiède. Chaque goute tombe avec tant de force que les éclaboussures me montent à la taille. J’aime cette pluie forte. Elle ressemble à la ville. Elle est comme le passage d’un temps à l’autre. Quelque chose se passe. L’instant d’avant l’orage n’est pas le même que celui qui suit. Il ouvre vers autre chose. Je ne sais pas vers quoi et il me vient de regretter le moment d’avant. Je monte dans un wagon où arrivent un père et son fils. Ce dernier est livide. Il doit avoir à peine dix ans et son visage blafard parle déjà de maladie. Une tristesse nouvelle me pénètre. Je cherche une diversion. Je note dans mon carnet le nom des gares que le train détrempé traverse en s’arrêtant parfois. Il en est une que je ne parviens pas à noter. Ponte… quelque chose que la vitesse du train associée à la pluie féroce et à la buée couvrant les vitres surteintées et crasseuses m’empêchent de saisir.

Mon arrivée au village est toujours comme un moment de suspension. Je n’aime pas tant y revenir de Reggio.

Le pain frais cuit au four chez mon cousin me fait penser avec chagrin à ce four à pain paternel qui n’est plus qu’un coin où se busque le regret : un lieu posthume. La villa de ma mère se transforme en mausolée. La vie n’y produit plus rien que du souvenir. L’amarena aidant, mes cousins se rappellent de la légèreté des mains paternelles… une chose familiale sans doute, un avatar méridional qui mérite d’être fondu dans un bain d’acide comme de coutume ici. Je me nettoie de ces souvenirs avec les dernières figues… Dieu que j’aime les figues.

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