Il descend de la montagne avec une cigarette à la bouche. Il la fume en se donnant des airs de grand, plissant les yeux à chaque inspiration et la consumant jusqu’au filtre. Il parle peu et quand il marche, il est obligé de s’arrêter exactement comme le faisait mon père, ce qui me rend fou de rage. Dans une geste de l’index et du pouce, il catapulte le mégot fumant dans les herbes sèches.
- Et, ça va bien la tête ? Tu veux déjà foutre le feu à ma propriété?
- T’excite pas, elle est même par encore à toi.
- C’est une raison suffisante, ça ? Toi qui a des terres, ça ne te rendrait pas fou qu’un crétin y boute le feu et fasse griller tes jolies rousses bien grasses ? Tu te fais un cul comme ça à les nourrir depuis des lustres.
- Sûr que j’irai le trouver celui-là, mes vaches valent les yeux de la tête. Mais ici...
- Et bien, ici, c’est la même chose. Tes mégots, tu les avales ou tu les mets dans les jolies petites poches de ton short moulant.
- Ça va, ça va, t’excite pas. Merde, je me suis déchiré les jambes avec tes sales ronces. C’est une friche, ton terrain. Le feu, il lui ferait pas que du mal.
- Mes ronces. Tout de même, il ne faut pas pousser mais c’est vrai qu’elles ont tout envahi. On ne voit même plus le chemin, passe encore les terrasses. Je me demande où sont passées les vignes.
- Je m’disais la même chose. D’habitude, il en reste au moins une ou deux qui finissent par tourner au sauvage mais ici, nada. On n’en voit pas une seule à perte de vue. T’es bien sûr qu’ils faisaient du vin, ici, dans le temps?
- Sûr, j’ai rencontré un gars qui m’a dit, qu’adolescent, il venait chaque année faire la vendange, juste pour le plaisir.
- Pour le plaisir… Il m’a l’air d’être un drôle de coco ton gars. Dans le patelin, j’connais personne qui fait les vendanges par plaisir à moins d’être un dégénéré ou alors le patron.
- C’était pas lui le propriétaire, c’est sûr.
- Oui et bien moi je ne vois pas la trace d’une vigne sur cette terre. Il y a que du genêt et à peine trois chênes pas bien gras. Le reste, c’est de la ronce et du fenouil sauvage(1). Une terre de pédés, je te dis. Viens, tirons-nous d’ici, j’en ai marre, je sue comme un porc et j’ai envie que d’une chose, une bonne bière glacée.
- C’est tout l’effet qu’elle te fait ma terre ?
- Ta terre, écoutez-moi ce petit monsieur. Et comment tu vas la rejoindre ta terre ? Avec ta Panda. Même pas ta vielle chignole passe ici. Regarde la route, on peut prendre un bain dans les fossés. Et encore maintenant ça va, mais attends l’hiver, t’as encore rien vu. Et merde, t’as vu mes sandales dans quel état elles sont. Dire que moi, je me suis mis un peu pour sortir. Je pensais voir Elisa et voilà que je me trouve en pleine campagne. Un vrai cauchemar.
- Fallait pas venir.
- Mais figure-toi que je m’imaginais pas qu’un petit gars de la ville comme toi, avec les chaussures assorties à son t-shirt et ses Ray Ban vintage en permanence sur le nez allait me faire grimper une colline par quarante degrés, un dimanche, pour me faire voir une ruine complètement délabrée. T’irais pas plutôt t’acheter un duplex dans l’un de ces palais du centre de Catane ? Si tu veux mon avis, ça cadre mieux avec le personnage.
- Là, maintenant, je me demande qui de nous cadre le mieux... Oh zut, j’ai oublié mon téléphone dans la voiture. Viens, pressons le pas, j’ai laissé les fenêtres baissées. Heureusement, on la voit d’ici.
- Ah, c'est sûr, on ne peut la manquer ta Panda framboise écrasée. Relax, personne va rien te prendre ici.
- On ne sait jamais. Tu ne m’as pas dit en arrivant que ce village était un vrai repère de délinquants ?
- Hum (...) Tiens, ce portique, c’est quoi ? C’est à toi ?
- C’est la borne qui marque l’entrée de la propriété. C’est pas mal hein ?
- Je comprends pas tout mais c’est pas mal, en effet. Bien, tirons-nous maintenant. J'ai vu. Assez trainé dans le coin.
Dans la voiture.
- Tu veux une taf ?
Dans la voiture.
- Tu veux une taf ?
- Une taf et quoi encore? Rappelle toi juste de ce que je t’ai recommandé de faire avec le mégot, cette fois.
- Au fond, c’est peut-être pas si mal que ça que tu viennes vivre ici, loin de tout.
(...)
Allez, fonce, y a Elisa qui m’attend, alors, pour être vraiment honnête avec toi...
(1) Jeu de mots, en italien, fenouil se dit finocchio ce qui est un des mots utilisés de manière injurieuse pour désigner les homosexuels.
(...)
Allez, fonce, y a Elisa qui m’attend, alors, pour être vraiment honnête avec toi...
(1) Jeu de mots, en italien, fenouil se dit finocchio ce qui est un des mots utilisés de manière injurieuse pour désigner les homosexuels.
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