mardi 6 septembre 2011

LT40

-I-
Je ne sais plus maintenant si j’avais du manquer l’école pour accompagner mon père en France, cette fois-là. Il devait s’y rendre pour son travail au moins deux fois par an mais puisqu’il était alors encore le seul à posséder un permis de conduire à la maison, il lui était rarement accordé de pouvoir s’échapper ainsi de ses affaires pour quelques jours sans que cela ne cause une infinité de problèmes mineurs dont la charge était laissée à l’organisation houleuse de ma mère. Comme elle ne supportait pas l’idée d’être séparée de lui et que quiconque partait avec mon père sans qu’elle fut du voyage lui volait nécessairement la place, il fallait espérer que mon père annonçât ses intentions à la toute dernière minute pour ainsi n’avoir à endurer les foudres maternelles que pour le temps qui restait avant le départ.
Cela faisait déjà un petit temps qu’il cherchait à retourner dans le bordelais et puisqu’il avait décrété que je serais du voyage, il avait aussi décidé que nous ferions un crochet par la Bourgogne. Au dernier moment, il avait jugé que le temps nous manquerait pour faire un saut en Alsace. C’était sans réelle importance car il savait qu’il pouvait encore rendre visite à ses viticulteurs alsaciens au retour des vacances. Il l’avait déjà fait par le passé et puisqu’il conduisait seul, ce n’était pas de refus qu’il faisait une étape chez ses amis de Pfaffenheim.

Mon père possédait alors un LT40, une sorte de camionnette large comme une péniche et aussi carrée qu’un bloc de lego. A vrai dire, elle était presque plus large que longue. Je crois même qu’à l’époque il venait de la faire entièrement repeindre en rouge bordeaux avec un liseré d’or qui courait tout autour comme le ruban d’un emballage cadeau, mais je ne suis pas certain qu’elle ne fût encore blanche pour notre périple. En tous les cas, dans mon souvenir, elle avait fière allure avec ses six petites roues basses et cette manière qu’elle avait d’être toujours un peu penchée en avant, exhibant sans vergogne dessous son châssis, un gros pont noueux en guise d’essieu. Malgré les larges projecteurs rectangulaires qui lui donnaient un air placide, on ne pouvait s’empêcher d’imaginer qu’elle allait charger à tout moment.
A l’intérieur, la cabine était séparée par une paroi en contreplaqué percée d’une vitre et, entre le siège du conducteur et celui du passager, trônait, tout emmailloté dans un tapis rugueux, un immense caisson ventru qui renfermait le moteur. C’était un robuste diesel de bateau qui diffusait dans l’habitacle son entêté ronron métallique. Et comme pour accompagner le ronflement du VM, une tenace odeur de garagiste traînait en permanence dans la cabine. Pendant un temps, il me semble même qu’il y avait eu, collé derrière sur cette paroi, un de ces milieux de magazine représentant une blonde pulpeuse aux formes renflées et fort peu emballées. Je me souviens de l’insoutenable honte que nous anticipions, mes sœurs et moi, chaque fois que mon père nous déposait devant les portes de l’école à l’idée que l’on nous surprenne à débouler hors de son LT rehaussé ainsi de la licencieuse panoplie du parfait routier. Pour notre plus grand apaisement, un beau matin, le poster avait tout simplement disparu et je crois bien même que mon père ne fit jamais sur ce point la moindre observation.

Indigne ou non, j’étais fou de joie à l’idée de voyager dans ce gros cube râblé qui crachait ses fumées grasses sur le rebord fleuri des nationales de l’hexagone. Le pare-brise était tellement vaste et si bas que pour le bitume, on était aux premières loges. J’avais ma place au balcon d’honneur du grand voyage, et comme pour ajouter à la chaste excitation provoquée par la route, chaque cellule de mon corps semblait approuver en charriant un flux inhabituel de sang vers mon bas-ventre. Les vibrations du diesel aidant, mon souvenir des bornes kilométriques dans la lumière éblouissante de cet été de campagne s’accompagnait désormais pour moi d’une douleur aussi vive qu’inavouable. Gêné, j’avais beau écraser de mes mains les verdeurs nouvelles de mon corps, rien n’y faisait. Malgré les prières et les muettes supplications, mes ardeurs d’adolescent demeuraient parfaitement indomptables. C’était le signe, avais-je pensé, le premier véritable signe qui me rattachait à la route avec cette véhémence (fougue) qui n’allait jamais fléchir. 
    
Nous étions partis, ce jour-là, juste après que mon père fut rentré du marché matinal. C’était un samedi. Il était parvenu à remplir chaque centimètre carré du fourgon de marchandises délectables en prévision du weekend qui s’annonçait déjà très chaud. A l’époque, le tout Bruxelles venait dans sa boutique et rien n’était assez beau ni assez cher pour le chaland qui la fréquentait. Elle ne désemplissait pas, sa charrette[1] pendant que l’on nous voyait courir comme des ilotes en rêve de manumission, de derrière les comptoirs encombrés jusqu’au beau milieu des guêpes voraces et des clientes vaporeuses, sous le courroux lassant de ma mère qui trouvait infailliblement que nous étions trop lents. Je me remémore les apparitions les plus exquises : une Reine et sa dame de compagnie, des princes discrets et fort argentés, des comtesses en dentelles affriolantes, des ducs aux lèvres pincées avec chauffeur et mauvaises manières, de coureurs automobile échevelés, des coureurs tout court, des entrepreneurs trapus et féconds, des jeunes couples désinvoltes, le décolleté distrait pour elle, la braguette entrouverte pour lui, quelques étourdis qui venaient se frotter à nos vitrines pour une demi-livre de cerises et une poignée de mesclun mais aussi des journalistes verbeux et pontifiants, de ravissantes présentatrices du journal parlé, des pianistes de renom et d’autres moins chantants, une cantatrice presque chauve et puis une foule de visages avenants et heureux de venir s’approvisionner en primeurs délicates, en raffinements dispendieux et autres étrennes à la coterie juvénile que nous étions, mes sœurs et moi.

Levé aux petites heures du matin, mon père qui avait roulé pendant tout le jour montrait les premiers signes de fatigue. Cela faisait quelques heures qu’il ne disait plus rien ou presque. Quand il sentait que sa tête s’alourdissait, qu’il allait s’endormir au volant, il glissait dans l’autoradio une cassette, toujours la même, un album des Shadows qui semblait plus éreinté encore que lui. On entendait alors, pendant le temps qu’elle durait, le son distendu des guitares électriques qui résonnait en grandes ellipses vibrantes dans l’espace confiné de la cabine, en accord parfait avec le cliquetis du diesel. Parfois, je devais faire coulisser la fenêtre pour en faire sortir les arpèges amoncelés jusqu’à l’écœurement. Mon père me lançait alors un regard noir qui commandait à mon bras d’actionner la manivelle dans l’autre sens. Je ne peux m’empêcher aujourd’hui, en écoutant Apache, de penser aux flots de lumière qui, déversés dans la cabine, étaient contraints (forcés) de s’accoupler aux harmonies dissonantes dans une débauche de sens alors que nous roulions sur les routes de France, mon père et moi.



[1]La boutique de mon père s’appelle  « La Charrette Sicilienne » 

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