Avant hier, comme il fallait sans
doute s’y attendre, les cantonniers de la commune sont venus sur la plage. Avec
leur grosse chargeuse sur pneus Fiat-Hitachi, ils ont chargé la carcasse
démantelée de l’embarcation - elle
avait rejoint les côtes siciliennes avec à son bord des réfugiés nord-africains,
qui devait aussitôt être « accueillis » par la garde côtière,
anéantissant du même coup leur rêve de liberté, la terre ferme, pour eux, avait dû retentir comme le bruit sec d'une clé dans la serrure d’une porte en métal - pour aller la déverser dans
une benne de l’autre côté des sables, là où la route s’arrête. A chaque voyage,
ils creusaient un sillage plus profond dans le sable jaune. Il leur fallu
vraisemblablement tout le jour pour déblayer le rivage de l’épave et nettoyer
la plage des débris que les vagues avaient éparpillés dans le périmètre
immédiat du naufrage.
Quand ils ont eu enfin terminé, ils
abandonnèrent le gros engin de chantier au beau milieu de la plage pour aller
se jeter, tout habillés, dans l’eau. La mer était d’huile et, à cette heure
tardive, le soleil bas projetait des lumières ardentes qui illuminait leur joie
d’un feu contagieux. Il y avait encore, sur la plage presque déserte, un couple
ou deux qui languissaient dans l’après midi finissante et puis cette énorme
pelle mécanique aux allures de coléoptère coprophage dont l’ombre touchait
presque l’horizon. Les cantonniers s’étaient déshabillés dans l’eau et
jouaient, comme des enfants, à se jeter leurs vêtements trempés par dessus la
tête. On entendait leurs rires pansus ricocher sur l’eau comme des pierres plates
qui brisent le silence des lieux par à-coups rapprochés.
J’ai attendu qu’ils s’en aillent. Le
gros W110 a craché ses fumées grasses dans un ciel tout mordoré et puis, d’un
seul coup, le silence a recouvert le paysage comme s’il l’avait englouti.
J’étais seul maintenant. Sur la plage, en dehors du long tapis de sable lissé
par la pelle mécanique, il ne restait plus aucune trace du désastre. La plage
était revenue à elle. La terre avait avalé le drame, l’avait digéré et puis
régurgité. Maintenant, ce qu’il restait du désastre était entassé dans un grand
container huileux, dans la mémoire des quelques hommes qui avaient eu le
courage d’aller si loin, en vain, et puis, aussi, dans celle de mon appareil
photographique.
Du naufrage, sur le rivage détergé,
il ne reste plus aucune trace.
Il a raison, cet ami de Reggio, quand
il dit que la terre ferme…
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