samedi 17 septembre 2011

La terre ferme...


Avant hier, comme il fallait sans doute s’y attendre, les cantonniers de la commune sont venus sur la plage. Avec leur grosse chargeuse sur pneus Fiat-Hitachi, ils ont chargé la carcasse démantelée de l’embarcation -  elle avait rejoint les côtes siciliennes avec à son bord des réfugiés nord-africains, qui devait aussitôt être « accueillis » par la garde côtière, anéantissant du même coup leur rêve de liberté, la terre ferme, pour eux, avait dû retentir comme le bruit sec d'une clé dans la serrure d’une porte en métal - pour aller la déverser dans une benne de l’autre côté des sables, là où la route s’arrête. A chaque voyage, ils creusaient un sillage plus profond dans le sable jaune. Il leur fallu vraisemblablement tout le jour pour déblayer le rivage de l’épave et nettoyer la plage des débris que les vagues avaient éparpillés dans le périmètre immédiat du naufrage.
Quand ils ont eu enfin terminé, ils abandonnèrent le gros engin de chantier au beau milieu de la plage pour aller se jeter, tout habillés, dans l’eau. La mer était d’huile et, à cette heure tardive, le soleil bas projetait des lumières ardentes qui illuminait leur joie d’un feu contagieux. Il y avait encore, sur la plage presque déserte, un couple ou deux qui languissaient dans l’après midi finissante et puis cette énorme pelle mécanique aux allures de coléoptère coprophage dont l’ombre touchait presque l’horizon. Les cantonniers s’étaient déshabillés dans l’eau et jouaient, comme des enfants, à se jeter leurs vêtements trempés par dessus la tête. On entendait leurs rires pansus ricocher sur l’eau comme des pierres plates qui brisent le silence des lieux par à-coups rapprochés.
J’ai attendu qu’ils s’en aillent. Le gros W110 a craché ses fumées grasses dans un ciel tout mordoré et puis, d’un seul coup, le silence a recouvert le paysage comme s’il l’avait englouti. J’étais seul maintenant. Sur la plage, en dehors du long tapis de sable lissé par la pelle mécanique, il ne restait plus aucune trace du désastre. La plage était revenue à elle. La terre avait avalé le drame, l’avait digéré et puis régurgité. Maintenant, ce qu’il restait du désastre était entassé dans un grand container huileux, dans la mémoire des quelques hommes qui avaient eu le courage d’aller si loin, en vain, et puis, aussi, dans celle de mon appareil photographique.
Du naufrage, sur le rivage détergé, il ne reste plus aucune trace.
Il a raison, cet ami de Reggio, quand il dit que la terre ferme… 




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