-X-
Les caisses de
Saint-Emilion, de Pauillac et de Graves des premiers jours étaient maintenant
enfouies sous un casse-tête d’étroits cartons bruns et blancs savamment disposés
pour entrer dans le LT. Il avait fallu s’y reprendre à trois fois pour charger
les deux palettes dont nous avions pris livraison, à la nuit tombante.
Mon père avait insisté
pour qu’au premier abord, on ne puisse pas voir les inscriptions qui avaient
été faites à la main sur le flanc des emballages. Elles concernaient en plus du
millésime, les appellations en abrégé, le plus souvent réduites aux noms obscurs
des climats. Il redoutait qu’à la frontière on lui fît éventrer un carton de
Pommard du meilleur nom et me fit disposer, en prévision du pire, les
appellations village tout autour des meilleurs crus, en rempart contre les
usages douaniers.
Rendus anonymes par
mes efforts répétés et surtout cet acharnement indéfectible à me soumettre aux
injonctions paternelles, les cartons étaient maintenant empilés dans le secret
de leur précieux contenu. Rien ne laissait plus deviner de l’extérieur qu’ils
renfermaient des vins de primeur stupéfiants de promesses, des crus par
douzaines et de robustes merveilles que mon père allait continuer d’élever dans
ses caves exigües avant de les révéler, au compte-goutte, à un public trié sur
le volet.
Cette perspective
devait le rendre heureux car je le voyais sourire en claquant les portes du
fourgon. C’était rare, mon père était radieux et moi, je l’étais plus encore de
le voir ainsi.
Il semblait déjà ne
plus s’inquiéter de reporter au mois d’août ses rendez-vous en Alsace. Pour ma
part, je n’étais pas fâché qu’il ait pris la décision de remettre cette partie
du voyage à plus tard. J’étais même soulagé à l’idée que l’on ne tenterait pas
cette fois de sinuer par les brumeux cols vosgiens pour nous rendre dans
l’immédiat voisinage de Mulhouse et de Colmar. Tous les étés, nous devions
traverser cette région, et à chaque fois, je me sentais agité par la même
déconcertante alarme. En fait, je ne recommençais de respirer que lorsque notre
embarcation quittait l’autoroute et prenait la courbe un peu vive qui menait au
grand parking près de Chiasso, bien après que nous ayons laissé au seul cadre
de la lunette arrière toute tachée du minibus, le profil majestueux, et pour
moi presque autant nauséeux, des montagnes de Suisse.
C’était une aire de
repos large et spacieuse avec des toilettes immaculées et surtout un tunnel qui
passait dessous les voies et conduisait de l’autre côté vers une autre aire de
stationnement. Là, dans ce sombre boyau métallique dont les parois étaient
toutes ondulées, j’avais, avec mon frère, gravé notre nom dans l’épaisse croûte
de peinture avant de ressortir, coupable et jubilant dans l’air tiède qui nous
venait directement d’Italie.
Après une semaine de
voyage, mon père et moi remontions fourbus et lourds vers le Nord. La nationale
que nous avions empruntée nous faisait traverser Langres et contourner
Val-de-Meuse avant de courir, ventre à terre, sans serpenter dans l’axe du
soleil mosellan jusqu’à Metz et Thionville pour nous nous livrer, surchargés et
rompus aux portes de Luxembourg. Là, à peine avait-on prononcé le nom du
Grand-duché que déjà était-on sorti de ses frontières.
La cargaison intacte,
toujours aussi parfaitement disposée, nous glissions très précautionneusement
dans la grande descente de Bastogne vers cette large clairière fraîchement
déboisée où nous allions faire une brève halte au milieu des grandes flaques
brunes et des camions hâtivement délaissés aux limons du parking pour un cornet
de frites bien grasses.
Les frites sur la
nationale quatre, je m’en souviens comme si c’était hier ; elles
annonçaient la fin du voyage.
C’était le lieu que
mon père avait choisi en guise d’épilogue à notre périple car il ne prononçât
plus un seul mot jusqu’à ce que nous arrivâmes devant la vitrine colorée de la
boutique où s’affairaient encore mes sœurs dans des parfums mêlés d’angoisses,
de framboises et de fraises des bois.
Le ravissement du
matin semblait l’avoir quitté brutalement lorsqu’il avait failli enliser le LT
dans une ornière bourbeuse en regagnant la nationale. Ses petits pneus gras
avaient laissé sur la route une trace redoublée par l’effort et celui de mon
goût un peu coupable pour les nourritures prestes et faciles.
Aussi je me tus. Je me
laissai pénétrer par le silence de mon père et bientôt, je l’entendis, dans le
vacarme de ma pensée mêlé à celui de la cabine, m’assurer qu’il avait fait bien
plus que son devoir de père en ouvrant pour moi les portes d’un avenir aussi
prospère que prestigieux.
Je le savais et je lui
en suis encore infiniment reconnaissant.
-Fin-
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