mardi 6 septembre 2011

LT40

-X-
Les caisses de Saint-Emilion, de Pauillac et de Graves des premiers jours étaient maintenant enfouies sous un casse-tête d’étroits cartons bruns et blancs savamment disposés pour entrer dans le LT. Il avait fallu s’y reprendre à trois fois pour charger les deux palettes dont nous avions pris livraison, à la nuit tombante.
Mon père avait insisté pour qu’au premier abord, on ne puisse pas voir les inscriptions qui avaient été faites à la main sur le flanc des emballages. Elles concernaient en plus du millésime, les appellations en abrégé, le plus souvent réduites aux noms obscurs des climats. Il redoutait qu’à la frontière on lui fît éventrer un carton de Pommard du meilleur nom et me fit disposer, en prévision du pire, les appellations village tout autour des meilleurs crus, en rempart contre les usages douaniers.
Rendus anonymes par mes efforts répétés et surtout cet acharnement indéfectible à me soumettre aux injonctions paternelles, les cartons étaient maintenant empilés dans le secret de leur précieux contenu. Rien ne laissait plus deviner de l’extérieur qu’ils renfermaient des vins de primeur stupéfiants de promesses, des crus par douzaines et de robustes merveilles que mon père allait continuer d’élever dans ses caves exigües avant de les révéler, au compte-goutte, à un public trié sur le volet.
Cette perspective devait le rendre heureux car je le voyais sourire en claquant les portes du fourgon. C’était rare, mon père était radieux et moi, je l’étais plus encore de le voir ainsi.
Il semblait déjà ne plus s’inquiéter de reporter au mois d’août ses rendez-vous en Alsace. Pour ma part, je n’étais pas fâché qu’il ait pris la décision de remettre cette partie du voyage à plus tard. J’étais même soulagé à l’idée que l’on ne tenterait pas cette fois de sinuer par les brumeux cols vosgiens pour nous rendre dans l’immédiat voisinage de Mulhouse et de Colmar. Tous les étés, nous devions traverser cette région, et à chaque fois, je me sentais agité par la même déconcertante alarme. En fait, je ne recommençais de respirer que lorsque notre embarcation quittait l’autoroute et prenait la courbe un peu vive qui menait au grand parking près de Chiasso, bien après que nous ayons laissé au seul cadre de la lunette arrière toute tachée du minibus, le profil majestueux, et pour moi presque autant nauséeux, des montagnes de Suisse.
C’était une aire de repos large et spacieuse avec des toilettes immaculées et surtout un tunnel qui passait dessous les voies et conduisait de l’autre côté vers une autre aire de stationnement. Là, dans ce sombre boyau métallique dont les parois étaient toutes ondulées, j’avais, avec mon frère, gravé notre nom dans l’épaisse croûte de peinture avant de ressortir, coupable et jubilant dans l’air tiède qui nous venait directement d’Italie.
 
Après une semaine de voyage, mon père et moi remontions fourbus et lourds vers le Nord. La nationale que nous avions empruntée nous faisait traverser Langres et contourner Val-de-Meuse avant de courir, ventre à terre, sans serpenter dans l’axe du soleil mosellan jusqu’à Metz et Thionville pour nous nous livrer, surchargés et rompus aux portes de Luxembourg. Là, à peine avait-on prononcé le nom du Grand-duché que déjà était-on sorti de ses frontières.
La cargaison intacte, toujours aussi parfaitement disposée, nous glissions très précautionneusement dans la grande descente de Bastogne vers cette large clairière fraîchement déboisée où nous allions faire une brève halte au milieu des grandes flaques brunes et des camions hâtivement délaissés aux limons du parking pour un cornet de frites bien grasses.
Les frites sur la nationale quatre, je m’en souviens comme si c’était hier ; elles annonçaient la fin du voyage.
C’était le lieu que mon père avait choisi en guise d’épilogue à notre périple car il ne prononçât plus un seul mot jusqu’à ce que nous arrivâmes devant la vitrine colorée de la boutique où s’affairaient encore mes sœurs dans des parfums mêlés d’angoisses, de framboises et de fraises des bois.
Le ravissement du matin semblait l’avoir quitté brutalement lorsqu’il avait failli enliser le LT dans une ornière bourbeuse en regagnant la nationale. Ses petits pneus gras avaient laissé sur la route une trace redoublée par l’effort et celui de mon goût un peu coupable pour les nourritures prestes et faciles.
Aussi je me tus. Je me laissai pénétrer par le silence de mon père et bientôt, je l’entendis, dans le vacarme de ma pensée mêlé à celui de la cabine, m’assurer qu’il avait fait bien plus que son devoir de père en ouvrant pour moi les portes d’un avenir aussi prospère que prestigieux.
Je le savais et je lui en suis encore infiniment reconnaissant.


-Fin-

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